Je lis dans un papier que le médecin US Austin Flint (I) avait comparé en 1863 un traitement actif à un remède factice, une tisane de quassia improvisée et très diluée, qu’il appelait « placéboïque ». Curieux, j’ai regardé.
Quassia amara est une plante dicotylédone extrêmement amère utilisée pour faire le couachi, ou kwasi bita, ou quinquina de Cayenne. Ses propriétés antipaludéennes ont été repérées par un certain Kwasi Mukamba alias Graman Quassi (1692–1787), d’où le nom de Quassia que lui donnera Linné en 1764. Quassi était un esclave probablement ghanéen – certaines sources disent guinéen, mais je n’ai jamais entendu le prénom Kwasi en Guinée, alors que c’est un prénom ashanti ghanéen fréquent, prénom que prendra d’ailleurs volontairement le chanteur de dub jamaïcain Linton « Kwesi » Johnson (« England is a bitch », ou « Want Fi Goh Rave », vous savez, ce morceau pompé par le groupe Regg’lyss dans « Mets de l’huile » de 1993).
Bref, Kwasi a le triste métier d’être chasseur de « marrons », ces esclaves en fuite, travaillant pour le compte des Hollandais dans leur colonie du Suriname. Il semble que ce soit en vendant à Daniel Rolander, un étudiant de Linné, la formule de sa tisane (fruit semble-t-il d’une confidence d’un Saamaka, un esclave marron en fuite) qu’il pu acheter sa liberté, et même devenir propriétaire d’une plantation, avec ses propres esclaves ! Misère. 240 ans plus tard, en 2003 des chercheurs de l’Institut de Recherche pour le développement (IRD) enquêtent sur les savoirs traditionnels guyanais, dans le cadre du programme de l’OMS Roll Back Malaria, une enquête épidémiologique en Guyane qui avait pour but de comprendre la perception du paludisme et les pratiques thérapeutiques locales.
Les chercheurs disent avoir obtenu le consentement « oral » (?) des 117 personnes interrogées, toutes ayant souffert du paludisme et ayant utilisé des plantes locales pour se soigner. Consentement à quoi, ce n’est pas très clair, et la question du partage des résultats n’a été abordé qu’en… 2016, après que Médiapart a levé l’affaire. De fait, les chercheurs sont parvenus à isoler une lactone, la simalikalactone E, aux propriétés antipaludéennes, et se sont précipités pour breveter cette molécule afin d’aller tenter de la vendre aux industries. C’est la Fondation Danielle Mitterrand qui va monter au créneau, dénonçant un acte de biopiraterie. Ce que l’IRD récuse : selon elle, le protocole de Nagoya sur l’accès aux ressources génétiques et le partage juste et équitable des avantages découlant de leur utilisation, entré en vigueur en 2014 ne s’applique pas à Quassia, car « ne pouvant être attribuée à une ou plusieurs communautés d’habitants et ayant des propriétés connues et utilisées de longue date » (site IRD). J’avoue trouver ça un peu amer. D’autant que si je regarde les chiffres de 2019, des 240 millions de budget de l’IRD, 87% est de l’argent public.

Même si l’office des brevets a maintenu le dépôt, la controverse morale a refroidi les velléités d’exploitation industrielle. J’en profite pour rappeler que Jonas Salk, lui n’a pas breveté le vaccin de la poliomyélite. Il avait eu cette phrase éblouissante, dans une interview avec le journaliste Ed Roscoe Murrow* :
Murrow : Qui possède le brevet (du vaccin de la polio) ?
Salk : Eh bien, les gens que je dirais. Il n’y a pas de brevet… on ne met pas de brevet sur le soleil (could you patent the sun ?)
* Murrow qui est le personnage central de « Good night and good luck », de George Clooney sorti en 2005, film que j’adore.

Merci pour cet excellent moment de lecture.
de rien !