Je radote souvent, quand je parle du rasoir d’Occam, en disant que si Guillaume d’Occam, moine franciscain de la première partie du XIVe siècle, n’est pas le premier à user du principe de parcimonie des hypothèses (Aristote, voire Empédocle l’ont fait maints siècles avant), il a au moins inspiré le prénom du héros franciscain du roman “Le Nom de la rose”, adapté comme vous le savez sûrement par Jean-Jacques Annaud en 1986 avec Sean Connery dans le rôle ; Connery gros sexiste, violent domestique, et opportuniste de la thune, mais bon là n’est pas le propos et puis j’en ai parlé déjà ici, ce qui démontrera une fois de plus, s’il en était besoin, que la bite ne fait pas le moine, oui je sais, c’est mauvais.

Dans “Apostille au nom de la rose“, pages 31 et 32, Umberto Eco explique ceci :

“L’Histoire aussi faisait partie de mon monde, voilà pourquoi j’ai lu et relu tant de chroniques médiévales ; en les lisant, je me suis aperçu que devaient entrer dans mon roman des choses qui au début ne m’avaient même pas effleuré, comme les luttes pour la pauvreté ou l’inquisition contre les fraticelles1.

Un exemple : pourquoi dans mon livre y a-t-il des fraticelles du XIVe siècle ? Quitte à écrire une histoire médiévale, autant la situer au XIIIe ou au XIIe siècle, car je les connaissais mieux que le XIVe. Oui, mais j’avais besoin d’un investigateur, anglais si possible (….), qui ait un grand sens de l’observation et une particulière sensibilité à l’interprétation des indices. Ces qualités, on ne les trouvait que dans le milieu franciscain, et après Roger Bacon ; en outre, on n’a une théorie développée des signes que chez les occamistes ; plus exactement, cette théorie existait avant, mais avant, soit l’interprétation des signes était de type symbolique, soit elle tendait à lire dans les signes les idées et les universaux. C’est seulement chez Bacon ou Occam qu’on utilise les signes pour aller vers la connaissance des individus. Donc, je devais situer mon histoire au XIVe siècle, avec beaucoup d’irritation d’ailleurs, car je m’y sentais moins à l’aise. Je fis de nouvelles lectures et découvris qu’un franciscain du XIVe, même anglais, ne pouvait ignorer le débat sur la pauvreté, surtout s’il était ami, disciple ou connaisseur d’Occam. (Au début, j’avais décidé que l’investigateur devait être Occam lui-même, mais j’y ai renoncé parce que, humainement, le Vénérable Inceptor m’est antipathique !)

J’ai éclaté de rire. On a les joies qu’on peut.

Eco poursuit jusque page 34 :

Mais pourquoi tout se passe-t-il à la fin du mois de novembre 1327 ? Parce qu’en décembre Michel de Césène est déjà en Avignon (voilà ce que signifie meubler un monde dans un roman historique : certains éléments, comme le nombre des marches, dépendent d’une décision de l’auteur, d’autres, comme les déplacements de Michel, dépendent du monde réel qui, dans ce type de roman, vient parfois coïncider avec le monde possible de la narration).

Urs Althaus, l’acteur suisse qui joue Venantius de Salvernec dans la jarre, a beaucoup de talent.

 

Or, novembre, c’était trop tôt. En effet, j’avais aussi besoin de tuer un cochon. Pourquoi ? Mais c’est tout simple, pour pouvoir fourrer, la tête la première, un cadavre dans une jarre de sang. Et pourquoi ce besoin ? Parce que la seconde trompette de l’Apocalypse dit que… Je n’allais tout de même pas changer l’Apocalypse, elle faisait partie du monde. Il ne me restait qu’à situer l’abbaye en montagne, de façon à avoir déjà de la neige. Autrement, mon histoire aurait pu se dérouler en plaine, à Pomposa ou à Conques. (…)

Comme quoi la réalité contraint souvent la fiction même dans d’insoupçonnables recoins.

 

Salvatore, un dolcinien en cavale

Notes

  1. On me demande ce que sont les fraticelles. Ce sont des branches radicales de Franciscains, prônant la pauvreté extrême, le mépris des richesses, une morale élargie aux animaux et une forme assez poussée de liberté. Parmi les noms les plus connus, Michel de Césène, dont parle Eco plus loin, mais aussi Fra Docino, qui mena même une révolte, tuant les moines riches et gras. Dans le roman, tout comme dans le film d’Annaud, les Dolciniens reclus dans l’abbaye sont Rémigio de Varagine, le frère cellérier, et son assistant, Salvatore (qui répète bien souvent le terme fraticelli). Déclarés hérétiques par le pape Boniface VII, en 1296, et Dolcino cramé en 1307, on comprend pourquoi Rémigio et Salvatore finissent au bûcher.

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