Il m’arrive de mentionner en cours le rôle qu’a eu Tintin dans le façonnage d’un certain nombre de choses, dont des clichés parfois plus que limites (sur les Congolais, les Amérindiens, les Juifs, les Chinois, les Sud-Américains – je ne féminise pas, il n’y a quasiment jamais de femmes -, les femmes justement, etc.), ainsi que des représentations culturelles marquantes sur les sujets « étranges/paranormaux ».
Dans la thèse de Vanessa Labelle (Univ. Ottawa) que je viens de lire (ici), quatre albums sont épluchés. Je ne trouve pas la thèse renversante en soi (il y a comme souvent dans ce genre de thèses un peu de Bettelheim – j’ai déjà raconté les fraudes de ce monsieur –, de Jung – d’ailleurs Hergé suivait une psychanalyse avec un jungien, Franz Ricklin – , des emprunts pas toujours heureux dans l’anthropologie de l’imaginaire, et des liens psychologies causaux cousus de fil blanc : si Tintin au Tibet est un album très blanc, c’est parce qu’il était en depression..(?)). Mais j’y ai trouvé quelques croustilleries, et j’ai appris des trucs. Vraiment, Hergé était féru de trucs chelous,
Passons sur la réhabilitation de la radiesthésie, ou de la voyance de-ci de-là (dans cinq albums) : l’essentiel de l’influence sur ces sujets de Hergé vient en bonne partie de ses « aides » (pour ne pas dire le mot en n…), Edgar P. Jacobs et surtout Jacques van Melkebeke. Hergé avait démarché un radiesthésiste, Victor Mertens, parce qu’il cherchait le bijou de sa femme Germaine. Une voyante entre dans sa vie également, Bertje Jagueneau, et cocasserie de l’histoire, c’est cette voyante qui va décréter que Van Melbeke avait une mauvaise influence sur lui, ce qui précipitera leur séparation (en plus du fait que Hergé ne voulait pas créditer ses deux acolytes principaux).
Je savais que Vol 714 pour Sydney met en scène les vues de Louis Pauwels et Jacques Bergier, la revue Planète, Le matin des magiciens, Robert Charroux, toute cette période dite du réalisme fantastique très en vogue dans les 60s 70’s…

Le personnage Ezdanitoff est un portrait de Jacques Bergier, et la revue Comète un clin d’oeil à Planète
Pensée au passage pour Erich van Dänichen, qui a rejoint les étoiles début janvier 2026. Il fut le plus formidable promoteur de la « théorie » des anciens astronautes et de l’astroarchéologie. Son absence de diplôme et sa méconnaissance sévère de l’archéologie ne l’a pas empêché d’écrire 49 livres, vendus à 75 millions d’exemplaires, traduits dans plus de 30 langues (et de choper le prix Ig-Nobel en 1991). Il avait même ouvert un parc d’attraction « mystérieux » à Interlaken, en Suisse, entre 2003 et 2006.
Tintin au Tibet : Je passe sur les visions préonitoires de Tintin. Je connaissais les liens de Hergé avec Bernard Heuvelmans, pionnier de la cryptozoologie. Il s’est documenté avec sur le (prétendu) yéti (qu’on cherche encore) comme ça. Quant aux prouesses alléguées des moines tibétains, il y croyait fort, s’étant imbibé d’Alexandra David-Neel (déjà lu, et sur laquelle j’ai quelques doutes, mais je ne suis pas expert, alors je me trompe sûrement) et de Fosco Maraini (jamais lu).

Foudre bénie a une vision

Le yéti transporte Tchang
Enfin, le double album Les 7 boules de cristal et Le Temple du soleil, je ne savais pas que l’essentiel venait d’un roman de Gaston Leroux, L’Épouse du Soleil, d’un autre de Bram Stoker, Le Joyau des sept étoiles (The Jewel of Seven Stars), avec des bouts des Enfants du capitaine Grant de Jules Verne (et d’autres je crois).
Vu que Hergé ne lisait quasiment pas, probable qu’il n’ai pas su d’où venait les idées de Van Melbeke.

Je n’apprécie pas grand chose chez Hergé, j’avoue. Mais un point à mettre à son crédit, que j’ai découvert dans la thèse.
Dans ses entretiens avec Numa Sadoul, p. 172 :
N. Sadoul :
« Dans cet épisode, je déplore une sorte de « deus ex machina » inhabituel dans votre œuvre : je veux parler de l’éclipse de soleil qui vient miraculeusement tout arranger. »
Hergé :
« Tout à fait d’accord avec vous : cette éclipse est un point noir, si j’ose dire. D’autant plus que ça n’a rien de très original. En outre, il se fait que les Incas, adorateurs du Soleil, étudiaient le ciel et connaissaient probablement très bien les phénomènes célestes. Je me suis, par conséquent, entièrement fourvoyé en les faisant passer pour des ignorants, ce qu’ils n’étaient sûrement pas dans ce domaine. Ça, c’est vraiment du racisme … Mea culpa. »
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