L’au­to­gué­ri­son, c’est un mot qui comme le sac de Mary Pop­pins, contient bien trop de trucs. Là, il y a clai­re­ment un pro­blème. 

« Les étu­diants ont été expo­sés à des concepts irra­tion­nels pré­sen­tés sous des appa­rences scien­ti­fiques » : à
l’Inspe de Dijon, des sujets d’études qui inquiètent, par Char­lotte Bozon­net (Le Monde, 26 mai 2026)

Depuis plu­sieurs années, des ensei­gnants et des étu­diants dénoncent une dérive péda­go­gique au sein du mas­ter MEEF sciences de la vie et de la Terre, des­ti­né à for­mer les futurs ensei­gnants du secon­daire en sciences de la vie et de la Terre.

C’est le sémi­naire de trop, celui qui a mis le feu aux poudres. Inti­tu­lé « Repré­sen­ta­tions en san­té et auto­gué­ri­son », il s’est tenu le 24 avril et était des­ti­né, entre autres, à une tren­taine d’étudiants ins­crits en mas­ter métiers de l’enseignement, de l’éducation et de la for­ma­tion (MEEF) de l’institut natio­nal supé­rieur du pro­fes­so­rat et de l’éducation (Inspe) de Dijon, une com­po­sante de l’université qui forme les futurs ensei­gnants.

Au pro­gramme : diverses contri­bu­tions sur le concept d’autoguérison, l’effet pla­ce­bo et leurs limites, la méde­cine chi­noise, les soins éner­gé­tiques, mais aus­si une inter­ven­tion sur l’autoguérison chez les ani­maux, où l’on apprend qu’un che­val a pu être soi­gné en trai­tant les émo­tions de son éle­veur, ou encore que l’on peut réduire les symp­tômes de la grippe par un tra­vail de prise de conscience. Etu­diant du mas­ter, Léo­nard (les per­sonnes citées par leur pré­nom ont sou­hai­té gar­der l’anonymat) y a assis­té en  visio­con­fé­rence et en parle non sans iro­nie : « Cette toute der­nière inter­ven­tion était un conden­sé de contre­vé­ri­tés scien­ti­fiques ! ». Comme lui, plu­sieurs étu­diants et ensei­gnants se sont émus de cette jour­née d’études. « Cela fait des années que nous aler­tons, mais, cette fois, les étu­diants ont été expo­sés à des concepts irra­tion­nels, à des croyances, le tout pré­sen­té sous des appa­rences scien­ti­fiques visant à les légi­ti­mer. On est loin de la science, on est dans les pseu­dos­ciences, dénonce Vincent Lecomte, pro­fes­seur agré­gé de bio­lo­gie à l’université Bour­gogne-Europe (UBE) et cores­pon­sable péda­go­gique du mas­ter MEEF de sciences de la vie et de la Terre (SVT). Il me semble logique d’exprimer mon désac­cord, nous avons un devoir de vigi­lance, nous devons pro­té­ger les étu­diants de la dés­in­for­ma­tion scien­ti­fique. »

Sujets contro­ver­sés autour de la « san­té-socié­té »

Au cœur du pro­blème : les acti­vi­tés pro­mues par une ensei­gnante autour de la notion d’autoguérison. Maître de confé­rences en sciences de l’information et de la com­mu­ni­ca­tion, Emma­nuel­la Di Sca­la est res­pon­sable péda­go­gique du mas­ter MEEF de SVT. Elle se pré­sente aus­si comme direc­trice d’un Ins­ti­tut de recherche indé­pen­dant de conci­lia­tion san­té et socié­té (Iricss), qui, selon son site Inter­net, se donne pour objet d’étude des sujets contro­ver­sés autour de la « san­té-socié­té », notam­ment celui d’autoguérison.  Or, depuis plu­sieurs années, les tra­vaux de cet orga­nisme sont inté­grés au module « culture de la recherche », cen­sé don­ner aux étu­diants de mas­ter MEEF qui choi­sissent cette option des bases métho­do­lo­giques pour mener un pro­jet de recherche scien­ti­fique.

Etu­diant à l’Inspe entre 2019 et 2022, Pierre, aujourd’hui pro­fes­seur de SVT dans un lycée, en garde un goût amer. En mas­ter 2, il avait dû par­ti­ci­per, avec ses cama­rades, à la réa­li­sa­tion d’une pièce de théâtre sur le thème de l’autoguérison, soit entre quinze et vingt heures de tra­vail dans l’année. « Le théâtre peut être un bon exer­cice pour de futurs ensei­gnants, mais un tel volume horaire consa­cré à ça, sur un sujet pseu­dos­cien­ti­fique, ça n’avait aucun sens », estime-t-il. L’ancien étu­diant est d’autant plus en colère que la vidéo est visible en ligne. « C’est un docu­ment que je renie tota­le­ment ! Je n’ai d’ailleurs jamais don­né mon accord pour sa cap­ta­tion vidéo ni pour sa dif­fu­sion », pré­cise-t-il.

« Des jour­nées d’études sur l’autoguérison »

Anna était étu­diante à l’Inspe de 2021 à 2023, et avait choi­si, comme d’autres étu­diants, ce module « culture de la recherche », atti­rée par la pro­messe d’acquérir quelques fon­da­men­taux d’un pro­jet de recherche. « Mais, chaque année, on a dû assis­ter à des jour­nées d’études por­tant sur l’autoguérison, avec des thèmes étranges comme la rela­tion corps-esprit, le pou­voir de l’homéopathie, les pra­tiques boud­dhistes. »
Gabrielle était éga­le­ment étu­diante dans le mas­ter MEEF SVT en 2023. Elle explique avoir tra­vaillé un semestre entier sur cet ins­ti­tut de recherche et le pro­jet auto­gué­ri­son, et assis­té à un sémi­naire d’une jour­née, le 27 avril 2023. Notes de cours à l’appui, elle se sou­vient « de trucs dou­teux » avan­cés par cer­tains inter­ve­nants : « On nous a expli­qué que l’état d’esprit est plus impor­tant que la chi­mio­thé­ra­pie pour gué­rir un can­cer, ou encore que l’efficacité des médi­ca­ments dépend aus­si de leur cou­leur. » S’agissant du der­nier sémi­naire en date, qui s’est tenu en avril, Léo­nard s’interroge : « Pour­quoi faire un état des lieux, par ailleurs gazeux, de l’autoguérison ? J’avais l’impression de par­ti­ci­per à une entre­prise de réha­bi­li­ta­tion de cette notion. »

Au total, une quin­zaine d’étudiants, issus de dif­fé­rentes pro­mo­tions depuis 2019, auraient fait remon­ter des témoi­gnages au sein de l’université ces der­niers mois. Tous dénoncent les mêmes tra­vers : un nombre d’heures très impor­tant consa­cré à des « pseu­dos­ciences », l’obligation pour les étu­diants de la filière SVT d’assister à ces sémi­naires, le fait de devoir contri­buer aux acti­vi­tés d’un « ins­ti­tut » exté­rieur à l’université et d’être éva­lué sur ces tra­vaux. S’y ajoute pour les étu­diants de la filière SVT une incom­pré­hen­sion majeure, puisque ces sujets ne figurent ni au pro­gramme du concours du cer­ti­fi­cat d’aptitude au pro­fes­so­rat de l’enseignement du second degré (Capes), ni à celui des cours de SVT dans le secon­daire.

Charge de tra­vail éton­nante

En 2022, une alerte est venue de l’extérieur de l’université. Un pro­fes­seur de SVT au lycée, en poste depuis plus de vingt ans, habi­tué à rece­voir des étu­diants sta­giaires, s’est éton­né de la charge de tra­vail de son sta­giaire. « Il devait tra­vailler sur un pro­jet d’autoguérison, ça lui pre­nait énor­mé­ment de temps et ça deve­nait même pro­blé­ma­tique pour le dérou­le­ment de son stage », explique-t-il, sous le cou­vert de l’anonymat.
Il a ensuite reçu, comme d’autres ensei­gnants tuteurs, un ques­tion­naire envoyé par Emma­nuel­la Di Sca­la, auquel Le Monde a eu accès, por­tant sur la per­cep­tion de l’autoguérison à trans­mettre à ses élèves. Par­mi les ques­tions posées : « As-tu déjà enten­du par­ler de l’autoguérison ? », « Sais-tu ce qu’est l’effet pla­ce­bo ? », « As-tu déjà uti­li­sé les pra­tiques non médi­ca­men­teuses sui­vantes : mas­sages, ostéo­pa­thie, podo­lo­gie, lumi­no­thé­ra­pie, musi­co­thé­ra­pie (…) ? », ou encore : « Par­mi la liste sui­vante, indique ce qui pour­rait te conduire à t’orienter vers des pra­tiques non médi­ca­men­teuses : le stress, le manque de som­meil, le sur­poids, les aller­gies, le can­cer (…) ». « J’ai refu­sé de le dif­fu­ser. Mes élèves sont mineurs et n’ont pas le recul néces­saire pour répondre à ce genre de choses », sou­ligne-t-il.

Ces sujets et le malaise des étu­diants ont aus­si pro­vo­qué une per­plexi­té crois­sante au sein de l’équipe ensei­gnante du mas­ter. Pro­fes­seur agré­gé de SVT et doc­teur en géo­lo­gie à l’UBE, à la retraite de son poste de for­ma­teur aux concours depuis quelques mois, Didier Quesne explique : « On a vu émer­ger au sein de l’Inspe, en SVT, une culture un peu éso­té­rique avec l’enseignement de théo­ries qui ne figu­raient pas au pro­gramme des concours pré­pa­rés par nos étu­diants. Lorsque nous en avons par­lé à Mme Di Sca­la, nous nous sommes fait envoyer bala­der au nom de la liber­té péda­go­gique. »

« J’ai com­men­cé à me poser des ques­tions dès 2016 », explique, pour sa part, Fran­çoise Sal­va­do­ri, maî­tresse de confé­rences en immu­no­lo­gie à l’UBE, qui a été cores­pon­sable du mas­ter de 2010 à 2021. Cette année-là, Emma­nuel­la Di Sca­la orga­nise une « jour­née d’étude sur les contro­verses scien­ti­fiques » et invite Marc Hen­ry, pro­fes­seur de phy­sique quan­tique à l’université de Stras­bourg, mort en 2024, à par­ti­ci­per à une confé­rence inti­tu­lée « Les hautes dilu­tions : mythe ou réa­li­té », por­tant en fait sur « la mémoire de l’eau ».

« Je n’ai pas osé contrer »

Selon cette théo­rie, l’eau gar­de­rait une « mémoire » des com­po­sés avec les­quels elle a été en contact, éclai­rant ain­si le prin­cipe de l’homéopathie. « Théo­rie qui a été inva­li­dée scien­ti­fi­que­ment en 1988 ! A l’époque, j’aurais dû ten­ter de contrer scien­ti­fi­que­ment les argu­ments pré­sen­tés. Mais, peu à l’aise sur le ter­rain de la phy­sique quan­tique, je n’ai pas osé et, dix ans après, je m’en veux encore », confie Fran­çoise Sal­va­do­ri.

Au-delà du conte­nu des ensei­gne­ments, c’est le sta­tut même de l’Iricss, pré­sen­té comme « un ins­ti­tut de recherche », qui inter­roge. La struc­ture, qui a plu­sieurs fois chan­gé de nom – d’abord pro­jet Homeocss sur l’homéopathie, puis Ins­ti­tut de recherche indé­pen­dant sur l’autoguérison et enfin Iricss depuis cette année –, est en fait une asso­cia­tion loi 1901 et n’est ados­sée à aucun labo­ra­toire de recherche. Sur la page d’accueil de son site, figure la pho­to non légen­dée d’un bâti­ment, une image qui prête à confu­sion puisqu’il ne s’agit pas de ses locaux mais du Mas­sa­chu­setts Ins­ti­tute of Tech­no­lo­gy. Emma­nuel­la Di Sca­la a publié plu­sieurs
livres, notam­ment Le Champ scien­ti­fique de l’autoguérison. Une pro­po­si­tion de conci­lia­tion science-socié­té (L’Harmattan, 2025), et plu­sieurs articles dans des revues, dont « Les repré­sen­ta­tions émo­tion­nelles de patients atteints de can­cer : l’influence de vête­ments adap­tés lors des soins de chi­mio­thé­ra­pie », dans la revue San­té publique, en 2025, signé avec Fran­çois Gueyf­fier, pro­fes­seur à l’université de Lyon.

Une pro­fes­seure crainte des étu­diants

Au fil des témoi­gnages appa­raît aus­si le pro­fil d’une pro­fes­seure crainte, notam­ment de ses étu­diants, ren­dant toute cri­tique de ses ensei­gne­ments très dif­fi­ciles. « On savait qu’elle avait le bras long. On la retrouve un peu par­tout dans les ins­tances de déci­sion de l’Inspe. Elle est res­pon­sable de for­ma­tion en SVT, a été jury au Capes… », explique Gabrielle. « Je me disais qu’elle était là depuis tel­le­ment d’années qu’elle devait avoir l’appui de sa direc­tion et que ça ne ser­vait à rien de se plaindre », ajoute Léo­nard. Le jeune homme a envi­sa­gé de pré­ve­nir un site habi­tué à débus­quer les fausses infor­ma­tions scien­ti­fiques, avant de se ravi­ser : « Je n’avais pas envie de por­ter pré­ju­dice à l’image du mas­ter ni aux autres profs. »

Depuis 2023, de nom­breuses alertes ont été adres­sées à l’Inspe et à dif­fé­rents inter­lo­cu­teurs au sein de l’université. « Je n’ai rien contre les per­sonnes et je res­pecte toutes les croyances. La ques­tion que nous posons est : quel est l’objectif péda­go­gique de ces ensei­gne­ments ? En quoi [ces der­niers] ont-ils leur place dans la for­ma­tion scien­ti­fique de futurs pro­fes­seurs de SVT ? Faut-il prendre le risque d’exposer les col­lé­giens et les lycéens à des dérives ? », demande Vincent Lecomte, qui ne cache pas son inquié­tude. Fran­çoise Sal­va­do­ri a, elle aus­si, déci­dé de sor­tir de sa réserve : « Dans le moment actuel d’attaques inédites contre la science, ce
sont les pro­fes­seurs de SVT qui seront les garants de l’éducation aux grands sujets scien­ti­fiques. »

Sol­li­ci­tées à plu­sieurs reprises par Le Monde pour répondre à ces cri­tiques et expli­quer leur démarche aca­dé­mique, Emma­nuel­la Di Sca­la et la direc­tion de l’Inspe ont refu­sé de répondre et signa­lé qu’une plainte en dif­fa­ma­tion avait été dépo­sée. La pré­si­dence de l’université n’a pas non plus don­né suite à nos demandes. De son côté, le minis­tère de l’enseignement supé­rieur fait savoir que « dans le contexte d’une pro­cé­dure judi­ciaire en cours, [il] ne peut se pro­non­cer sur des témoi­gnages ou des accu­sa­tions fai­sant l’objet de contes­ta­tions » et « que les tra­vaux de recherche évo­qués portent sur l’étude des repré­sen­ta­tions sociales et des méca­nismes d’adhésion à cer­taines pra­tiques contro­ver­sées, dans le cadre d’une démarche de recherche uni­ver­si­taire, et non sur la pro­mo­tion de ces pra­tiques ».

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