Je m’étais juré de raconter ça un jour.
On était en 2003 je crois, la seule année où j’ai été adhérent de l’AFIS (l’association française pour l’information scientifique).
Je démarre ma thèse, mon pote M. aussi, sauf que lui il a une petite bourse je crois. Moi rien. Je bosse de nuit sur des postes d’éduc spé, et je fais quelques cours de maths et de physique. Je suis fauché comme les blés, et je fume des clopes 3ème génération. Je ne sais plus si c’est moi qui ai inventé ce concept, probablement que non : une clope 2ème génération c’est quand vous prenez les mégots du cendar pour essayer de refaire une clope. Et 3ème génération, c’est quand c’est quand vous avez deux cendars. Je mange le soir des biscottes avec un sachet de thé délavé. C’est une année, je n’avais jamais osé le raconter, où j’ai fini à l’hosto sous-nutri. Bref. J’en ai chié un peu pendant cette période, mais celle-là fut l’une des deux années les plus difficiles.
Je ne me rappelle plus le détail mais on se prend avec M. à rêver de monter à Paris pour l’Assemblée générale de l’AFIS, pour voir les pontes du rationalisme, les écouter leur faire toucher nos scrofules. Rappel, la zététique et la pensée critique à l’époque ne sont pas du tout au goût du jour, alors les occasions de croiser des pairs sont rares.
Je crois me rappeler avoir fraudé le train pour monter – ma technique régulière était de parler uniquement tchèque, ou uniquement roumain au contrôleur en pleurnichant. Je bouclais tellement sur mes papiers perdus en mode larmoyant que la plupart du temps ça marchait. Les rares fois où je prenais une prune, j’indiquais le nom d’un chanteur mort (Karel Kryl, ou, Mario Tănase, et je filais l’adresse réelle d’un type que j’aimais pas, hu hu hu). Je suis désolé, camarades tchèques et roumain·es, pour le vilain stéréotype. Et je loue le ciel de n’être jamais tombé sur un contrôleur tchèque ou roumain.
On arrive à l’AG, à Paris on est contents, on écoute les confs, puis arrive le temps de midi. Là, tous (essentiellement des hommes, académiciens, profs émérites etc.) se dirigent vers un restaurant. Onéreux, le restaurant. Dilemme pour M. et moi : on veut suivre ces gens sur ce temps informel, mais on n’a pas les moyens de suivre. Alors on se dit pas grave, on prendra le truc le moins cher, on prétextera un mal de ventre quelconque et on se bourrera de pain en cachette. Et c’est ce qu’on fera, bouffer du pain, au milieu de ces gens qui prennent des menus et des boutanches. Vient la fin du repas, et là, une des éminences se lève et dit : « bon, pour l’addition, on n’a qu’à faire simple, on fait la somme et on divise par tête de pipe ». Chute d’organe. Et pendant que tout le monde opinait, M et moi, livides,… n’avons rien osé dire, et on a payé, avec toutes nos pièces. Et j’ai refait « le roumain » pour le retour, et j’ai mangé du riz et des biscottes durant de longs jours.
Je me suis juré ce jour-là que jamais je ne ferai ça à quelqu’un, et j’observe depuis les assemblés où je suis pour repérer le ou la petite crève-la-faim et essayer de le régaler d’une manière ou d’une autre sans qu’iel ne s’en rende compte, ou au moins d’une façon qui ménage sa honte et son sentiment de redevabilité. J’espère que si vous êtes en poste, vous faites pareil.
Je rends hommage à un gars qui savait que je galérais, et qui parfois allait régler sans me le dire mes bières, sans même dire que c’était lui. Il m’évitait de m’humilier. Il n’a pas fait ça que pour moi, d’ailleurs. Ce mec, il a le cœur sur la main et c’est entre autre pour ça que c’est mon frère pour la vie. C’est Nicolas Vivant.
Edit : partage de ma technique « calzone » quand je ne peux pas faire discret pour prendre une addition.
– Moi : « c’est pour moi »
– l’étudiant·e : ah bon ? (gêne)
– Tu gagnes combien ? »
– euuuh, mes parents me donnent de l’argent de poche
– Ok moi je gagne 3000 et des poussières. Si tu gagnais 3000, tu ne paierais pas pour moi si je n’avais que de l’argent de poche ?
- ben… si !
– Alors voilà. C’est donc un choix rationnel. Maintenant, si tu te sens redevable, dis-toi que d’autres ont payé pour moi quand j’étais pauvre, et si ça ne suffit pas à éponger ta redevabilité, il t’appartient de faire pareil quand tu seras riche, en disant la même chose que ce que je te dis.
(fermeture de la Calzone).
Je trouve assez intuitif l’heurostique suivante :
1. Chacun paye pour sa part
2. Mais si une personne souhaite sincerement offrir qqchose a l’autre elle « passe aux toilettes » et en profite pour regler au passage
Testé et approuvé en famille depuis au moins 10 ans