J’ai éplu­ché hier le livre « Sacri­lège !. L’É­tat, les reli­gions et le sacré » édi­té chez Gallimard/Archives natio­nales sous la direc­tion d’A­mable Sablon Du Corail et Jacques de Saint Vic­tor.

J’y ai fait des trou­vailles incroyables par­mi tous les docu­ments amas­sés !

Selon mes goûts, et dans l’ordre chro­no­lo­gique

1309 : Phi­lippe le Bel, qui voyait des blas­phèmes par­tout, venait de condam­ner les Tem­pliers, et de trai­ter le Pape Boni­face VIII d’hé­ré­tique, de sodo­mite et d’i­do­lâtre, excu­sez du peu. Il accu­sa Gui­chard, évêque de Troyes, d’a­voir fait mou­rir la reine Jeanne de Navarre au moyen d’un envoû­te­ment sur une figu­rine de cire piquée, bri­sée et brû­lée. Et ajou­ta des mon­ceaux d’autres crimes, étayés plus ou moins par près de 200 témoins dont les dépo­si­tions noir­cissent un par­che­min de… 53 mètres de long !!!

 

1766 : le che­va­lier de la Barre, 19 ans, est affreu­se­ment sup­pli­cié à mort pour n’a­voir pas… salué une pro­ces­sion. Il y a 250 ans ! (Récem­ment, Xavier Mau­duit a racon­té l’ac­tion de Vol­taire dans cette affaire, dans l’é­pi­sode 3 de la série « His­toire du blas­phème », avec les historien·nes Alain Caban­tous et Valen­tine Zuber). Pour la petite his­toire, en 1897, des Francs-maçons du Grand Orient de France obtiennent l’élévation d’une sta­tue du che­va­lier de La Barre devant la basi­lique du Sacré-Cœur, à Mont­martre. Dépla­cée en 1926, square Nadar, la sta­tue est débou­lon­née le 11 octobre 1941 sous le régime de Vichy. Il fau­dra attendre 1997 pour que le Conseil muni­ci­pal de Paris décide d’é­ri­ger une nou­velle sta­tue, square Nadar, qui sera livré le 24 février 2001, signée du sculp­teur Emma­nuel Ball et du fon­deur Michel Jacu­cha.

Ancienne sculp­ture Actuelle sculp­ture

 

1826 : dos­sier de recours en grâce pour un indi­vi­du condam­né à 5 ans de pri­son par contu­mace pour avoir.… com­mu­nié en état d’i­vresse, sans s’être confes­sé au préa­lable, à la suite d’un pari avec ses amis, à Bavay (Nord)

 

1867 : Je ne savais pas que dans son enfance, Léon Gam­bet­ta eut l’œil cre­vé à la suite d’un acci­dent chez un arti­san. Il gar­da cet œil mort pen­dant plu­sieurs années jusqu’à ce qu’il s’infecte et menace de le rendre aveugle. Cet oeil fut conser­vé ! Il est actuel­le­ment au musée Hen­ri Mar­tin de Cahors, mais je crois que ce n’est qu’une vieille boule noire, et il n’est plus mon­tré. Si on pense que son coeur est au Pan­théon, on voit que la loi qui oblige à l’in­di­vi­si­bi­li­té des corps n’est pas res­pec­tée :))

L’œil de Gam­bet­ta au musée Hen­ri Mar­tin de Cahors (pho­to­gra­phie Pierre Amal­ric).

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Vers 1900 : extrait du Caté­chisme du dio­cèse de Quim­per et de Léon : édu­ca­tion à ne pas « mal » voter aux élec­tions ! Extrait aug­men­té [1] :

D. – Pour­quoi l’autorité civile a‑t-elle droit à notre res­pect et à notre obéis­sance ?
R. – L’autorité civile a droit à notre res­pect et à notre obéis­sance parce qu’elle vient de Dieu, et que Dieu l’a éta­blie pour le bien de la Socié­té.
3.D. – Devons-nous aus­si prier pour ceux qui nous gou­vernent ?
R. – Oui, nous devons prier pour ceux qui nous gou­vernent, afin qu’ils nous gou­vernent chré­tien­ne­ment et pour le plus grand bien du pays.
4.D. – Com­ment obtien­drons-nous d’être gou­ver­nés chré­tien­ne­ment ?
R. – Nous obtien­drons d’être gou­ver­nés chré­tien­ne­ment, en votant aux élec­tions pour des hommes réso­lus à défendre les inté­rêts de la Reli­gion et de la Socié­té.
5.D. – Est-ce un devoir de voter aux élec­tions ?
R. – Oui, c’est un devoir de voter aux élec­tions.
6.D. – Est-ce un péché de mal voter aux élec­tions ?
R. – Oui, c’est un péché de mal voter aux élec­tions.
7.D. – Qu’est-ce que mal voter aux élec­tions ?
R. – Mal voter aux élec­tions, c’est voter pour des hommes qui ne seraient pas réso­lus à défendre les inté­rêts de la Reli­gion et de la Socié­té.
8.D. – Pour­quoi est-ce un péché de mal voter aux élec­tions ?
R. – Parce qu’on se rend res­pon­sable du mal que peut faire celui pour qui on vote

 

1941 : j’ap­prends qu’il n’y a eu que 4 pro­cès pour offense à chef d’é­tat entre 1881 et 1940, alors que sous le Régime de Vichy, le délit d’of­fense au Maré­chal Pétain fut action­né à tour de bras

1968 : Lettre de la socié­té Benoit-Guyot deman­dant la levée du blo­cage du colis de marion­nettes du géné­ral de Gaulle rete­nus par les ser­vices des douanes (De Gaulle est l’un des plus gros usa­gers de l’of­fense à chef d’E­tat)

Je n’ai pas trou­vé d’i­mage de ces marion­nettes, alors je vous mets celle en papier mâché de Piem Dit Soc­co

 

1979 : Les reliques authen­tiques de Saint Blaise, carte pos­tale du jour­nal libre-pen­seur La Calotte

1 TÊTE A ORBITELLO
1 TÊTE A MONTPELLIER
1 TÊTE A NAPLES
1 TÊTE A ST MAXIMEN EN PROVENCE1 BRAS A ROME
1 BRAS A MARSEILLE
1 BRAS A MILAN
1 BRAS A CAPOUE
1 BRAS A NOTRE-DAME DE PARIS
1 BRAS A BASSE-FONTAINE1 CORPS A ST MARCEL DE ROME
FRAGMENTS
A BRINDES
A MALINES
A LISBONNE
FRAGMENTS
A RAGUSE
A VOLTERRE
A ANVERS
(en cas d’oubli prière d’en faire part)

 

1989 : Jacques Chi­rac, alors maire de Paris, avait expri­mé son mépris pour Sal­man Rush­die, mena­cé de mort par la fameuse fat­wa de l’aya­tol­lah Kho­me­nei.

« Je n’ai aucune estime pour lui ni pour les gens qui uti­lisent le blas­phème pour se faire de l’argent, comme ce fumiste – je pèse mes mots – qui s’ap­pelle Scor­sese, l’au­teur d’un navet, La Der­nière Ten­ta­tion du Christ. Quand on déchaine l’ir­ra­tion­nel, il ne faut pas s’é­ton­ner de la suite des choses. Je ne réclame pas la cen­sure, mais le viol des consciences est inad­mis­sible « . (28 avril)

On peut d’ailleurs écou­ter ou réécou­ter ces entre­tiens avec Sal­man Rush­die ici

2003 : Affaire de la Sainte Capote. En mars 2003, AIDES Tou­louse dif­fu­sa une affiche de pré­ven­tion nom­mée « Sainte-Capote, pro­tège-nous ». L’affiche, qui rap­pele les Sœurs de la Per­pé­tuelle Indul­gence, repré­sen­tait une reli­gieuse maquillée, aux épaules dénu­dées, et un ange­lot muni d’un arc et d’une flèche poin­tant deux pré­ser­va­tifs. AIDES Haute-Garonne détour­nait l’iconographie catho­lique (auréole, coiffe, croix pec­to­rale) pour sou­li­gner l’importance du pré­ser­va­tif, prin­ci­pal moyen de pro­tec­tion dis­po­nible à l’é­poque, dans la lutte contre la trans­mis­sion du virus. L’Al­liance géné­rale contre le racisme et pour le res­pect de l’i­den­ti­té fran­çaise et chré­tienne » (AGRIF), asso­cia­tion proche du Front natio­nal (FN), esti­ma que l’affiche consti­tuait une atteinte à l’intégrité chré­tienne, une forme de « racisme anti-catho­lique » (ça rap­pelle des choses). Le tri­bu­nal com­men­ça par condam­ner ( à 1000€ cha­cun) les deux assi­gnés à jus­tice, la cour d’Ap­pel confir­ma en 2005, mais la Cour de Cas­sa­tion cas­sa le juge­ment, esti­mant que « si le tract liti­gieux a pu heur­ter la sen­si­bi­li­té de cer­tains catho­liques, son conte­nu ne dépasse pas les limites admis­sibles de la liber­té d’ex­pres­sion ». [2]

 

2005 : l’af­faire de la Cène, affiche de la marque de prêt-à-por­ter Mari­thé & Fran­çois Gir­baud repré­sen­tant douze jeunes femmes et un homme (de dos) dans des posi­tions simi­laires à La Cène, tableau de Léo­nard de Vin­ci met­tant en scène le der­nier repas de Jésus, mais en rem­pla­çant les apôtres par des femmes. Un pro­cès fut inten­té par l’as­so­cia­tion « Croyance et liber­tés », éma­nant du haut-cler­gé catho­lique, la Confé­rence des évêques de France. Le juge condamm­na en 1ère ins­tance l’af­fiche, la qua­li­fiant d”« injure » faite aux chré­tiens, injure, d’a­près lui, « au sur­plus ren­for­cée (…) par l’in­con­grui­té de la posi­tion du seul per­son­nage mas­cu­lin, pré­sen­té dans une pose équi­voque ». Appel confir­mé, puis la Cour de Cas­sa­tion débou­te­ra « Croyance et liber­tés »

 

Ajout : j’é­tais pas­sé à côté d’une affiche du 23ème Fes­ti­val de Jazz à Vienne, près de chez moi en 2002 qui a pro­vo­qué une polé­mique inat­ten­due.

« Elle repré­sen­tait une femme noire don­nant le sein à un dia­blo­tin blanc », écrit Isa­belle de Saint-Mar­tin dans son super papier « Christ, Pie­tà, Cène, à l’affiche : écart et trans­gres­sion dans la publi­ci­té et le ciné­ma ». La pla­quette fai­sait allu­sion à la sta­tue de la Vierge noire qui domine le théâtre antique de Vienne. Mal­adresse peut-être regret­table, mais jus­ti­fiait-elle que cer­tains élus demandent au conseil géné­ral de reti­rer sa sub­ven­tion au fes­ti­val ? »


Ala­la, ces bien-pen­sants…
Je laisse le mot de la fin au curé de l’église Notre-Dame de Lourdes qui décla­ra en 2001 : « Une reli­gion qui ne peut pas rire d’elle-même, ne peut être prise au sérieux. L’intégrisme, c’est croire que la véri­té vient d’un concept, d’un livre ou d’une œuvre d’art. C’est de l’idolâtrie que d’adorer ain­si ses propres pro­jec­tions. »

 

* Il faut lire ça :

 

 

 

[1] Il y a d’autres exemples ici : Socia­li­sa­tion reli­gieuse et com­por­te­ment élec­to­ral en France L’af­faire des « caté­chismes aug­men­tés » (19e-20e siècles) par Yves Déloye, Revue fran­çaise de science poli­tique 2002/2 Vol. 52 pp. 179 à 199

[2] Voir ici https://www.aides.org/actualite/lactu-remaides-laffaire-sainte-capote-

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