La dis­tinc­tion entre le « sain d’es­prit Â» et le fou Â» est un débat épis­té­mo­lo­gique ancien, qui per­fuse encore aujourd’­hui − ne serait-ce que pour déci­der si une per­sonne qui com­met est crime est res­pon­sable de ses actes ou non, et donc pas­sible de peines dif­fé­rentes. Il y a tou­jours tiraille­ment entre ceux qui niaient la patho­lo­gie (le cas du refus de recon­nais­sance par l’Ar­mée de l’o­bu­site, ou « vent du bou­let Â» en 1915 est typique), et d’autres qui allaient jus­qu’en l’in­ven­ter − comme la « dro­mo­ma­nie Â», ou « alié­na­tion migra­trice Â» dont on affu­blait les vaga­bonds à la fin du XIXe.

Je pense à ça parce que je lisais la vie d’Ana­tole Dei­bler, le bour­reau offi­ciel du début du XXe (« Ana­tole Dei­bler, l’homme qui tran­cha 400 têtes Â», de Gérard A. Jae­ger, voir post pré­cé­dent). Ce n’est pas lui mais son père Louis qui a guillo­ti­né Vacher, ce fut son der­nier décol­le­té comme on disait, le à Bourg-en-Bresse. Oui, Joseph Vacher, c’est notre tueur en série à nous, celui qu’on a appe­lé le Jack L’é­ven­treur du Sud-Est, et qui se pro­cla­mait « l’a­nar­chiste de Dieu Â». On avait déjà eu quelques per­son­nages bien sor­dides en Isère, comme le curé Min­grat (dont j’ai déjà par­lé), mais là, le type va sco­rer bien haut.


Né à Beau­fort, près de Beau­re­paire, en Isère (à deux pas de chez le Fac­teur Che­val et de la pseu­do-sainte Marthe Robin, dont j’ai déjà cau­sé), mor­du par un chien enra­gé enfant (ce dont il se ser­vi­ra comme expli­ca­tion à son com­por­te­ment), viré de chez les frères pour attou­che­ments à Saint-Genis Laval, il va venir à Gre­noble retrou­ver sa sÅ“urs, Olympe, pros­ti­tuée deve­nue tenan­cière de mai­son close (et que l’on aurait sur­nom­mée avec grande finesse « Kilo­mètre Â» à cause de ses talents de « mara­tho­nienne des trot­toirs Â», dixit Lacas­sagne). Puis il fait son ser­vice, se fait rabrouer lors d’une demande en mariage alors il tire sur la fille, puis rate son sui­cide, se loge deux balles dans l’o­reille et dans le cou, le ren­dant sourd et un peu dif­forme. Il se fait inter­ner entre autre à quelques kilo­mètres de chez moi, au prieu­ré Saint-Robert, qui est tou­jours l’hô­pi­tal psy­chia­trique de St-Egrève (fun­fact : le centre d’ad­dic­to s’ap­pelle Centre Grod­deck, du nom d’un psy­cha­na­lyste alle­mand qui a racon­té à peu près n’im­porte quoi – je l’ai lu – dans « Le le livre du ça Â»). Puis on estime qu’il est gué­ri. Alors il va repas­ser par Beau­re­paire, et com­men­cer par tru­ci­der Eugé­nie Delomme, en 1894, une jeune ouvrière de vingt et un ans, étran­glée puis vio­lée à 200 mètres de son usine. Puis il enchai­ne­ra, ava­lant des dizaines de kilo­mètres par jour avec sa besace, son cha­peau de paille et son cou­teau : on lui prê­te­ra une cin­quan­taine de meurtres, essen­tiel­le­ment de ber­gers (avec viols post-mor­tem, arra­chage d’or­ganes géni­taux avec les dents…) et cela dans plu­sieurs dépar­te­ments. Il n’en avoue­ra qu’onze. Il va être l’un des pre­miers cas de pro­fi­lage, mené par le juge Four­quet, qui par­vien­dra à mettre la main des­sus puis obte­nir de lui des aveux par des méthodes dis­cu­tables. On ne recon­nai­tra pas sa patho­lo­gie men­tale, on lui refu­se­ra le pour­voi en cas­sa­tion, et on l’en­ver­ra vers la Petite-Loui­son, ou Loui­sette, pre­miers noms de la guillo­tine (qui a été « inven­tée Â» par le Dr.Antoine Louis et non par Guillo­tin d’ailleurs, je mets des guille­mets parce qu’il y a eu des machines à déca­pi­ter bien avant Louis).

Avant que le souffle frais de la lame ne passe sur son cou, Joseph Vacher aura le temps de dire plein de choses, comme « La voi­là, la vic­time des fautes des asiles Â» et « Vous croyez, en me fai­sant mou­rir, expier les fautes de la France. La France est cou­pable ! Tout est injus­tice Â». Et ses der­nières paroles furent, selon Le Petit Dau­phi­nois : « C’est heu­reux que je me sois fait cou­per les che­veux Â». Sur la pho­to en pied, il tient des clés : il a dit que c’é­tait pour que ses parents com­prennent qu’il avait les clés du para­dis.
En 2008 je crois, mon pote Nico­las Vivant m’in­vite chez lui voir le film de Ber­trand Taver­nier « Le juge et l’as­sas­sin Â» (1976).

C’est grâce à lui que j’ai décou­vert
1) l’af­faire Vacher (nom­mé cocas­se­ment Bou­vier dans le film – vacher, bou­vier c’est la même chose)
2) que Taver­nier était génial (RIP)
3) que Michel Gala­bru était un acteur majeur, je pèse mes mots. À côté de Phi­lippe Noi­ret (tout aus­si majeur) dans le film, moi qui ne l’a­vais vu que dans des films de seconde zone, il m’a fou­tu mécham­ment la pétoche. Ça lui a valu un césar il me semble.

Edit : on me glisse dans l’o­reillette que le père de Taver­nier a écrit un livre sur cette affaire.
La bande-annonce :


Et comme il faut finir en musique, la bande ori­gi­nale a été com­man­dée à per­sonne d’autre que le grand, l’im­mense paro­lier Jean-René Caus­si­mon, qui chante ans le film.

 

Tiens, dans les annexes, je vois le nom des guillo­ti­nés de Dei­bler : il y a un « cou­sin Â» à moi ! Clé­ment Mon­voi­sin ! 27 ans, sou­te­neur, voleur réci­di­viste, éva­dé de Guyane. Guillo­ti­né à Dun­kerque le mer­cre­di 24 décembre 1913 à 7h29.

« Dans un soir d’i­vresse, abat d’une balle de revol­ver le mari­nier Arthur Ber­nard le 27 juillet 1913 à Dun­kerque parce que celui-ci lui avait heur­té acci­den­tel­le­ment le pied en dan­sant. . Au réveil, il devient tout pâle : « Vous direz à Rachel (Richet, sa maî­tresse et pros­ti­tuée) que c’est pour elle que je meurs et vous lui deman­de­rez de venir dépo­ser des fleurs sur ma tombe. Â» Puis, à l’au­mô­nier, il dit : « J’ai froid ! Allons, je ne vais pas trem­bler… je tremble. Â» Au greffe, il hésite devant le verre de rhum : « Non, je n’aime pas le rhum et je ne suis pas alcoo­lique… Tout de même, don­nez… Â» Il fume un cigare que lui offre l’au­mô­nier avant d’être toi­let­té. « Allons‑y Â», dit-il aux aides. Cigare à la bouche, il arrive devant la guillo­tine et hurle : « Dun­ker­quois, vous êtes tous des lâches ! Â»(ref ici)

Il en est fait men­tion aus­si dans « l’oeil de la police Â» n°253.

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