En 2021, j’ai envoyé un petit chapitre de livre à Adam Bouiti qui me l’avait gentiment demandé en vue d’un recueil, qui vient de paraître (ici) à Noël 2024.
Inutile de venir me titiller sur les autres contributeurices, je n’en avais pas connaissance, ni sur la maison d’édition, Investig’Action, qui je le sais bien, est parfois pour le moins « tortueuse » politiquement. J’espérais qu’Adam irait le faire éditer chez Agone, par exemple. En attendant, le livre est sorti, j’en ai lu un petit tiers et je le trouve très frais. Merci à Adam de me laisser reproduire ici mon chapitre.

Être bien informé aujourd’hui : Richard Monvoisin
La presse demeure une source d’information importante, mais comment est-elle financée et quelles en sont les répercussions sur le contenu journalistique ? Et surtout que signifie réellement « être bien informé » ?
Que signifie « être bien informé » ?
C’est une question difficile. En première approximation, je dirais qu’être bien informé, c’est avoir la quantité minimale d’informations nécessaire pour maximiser le nombre d’options dans un choix. Dans certains cas, plus d’informations n’informe pas mieux, soit parce que l’information est trop technique, soit parce qu’elle est parasite, ce que les spécialistes du risque et des prévisions, Philipp E. Tetlock1 par exemple, ou Gerd Gigerenzer2, ont bien montré.
Je ne suis pas trop partisan de la thèse du « c’était mieux avant », car avant, en France, je parle du temps de mes parents, c’était la Radiodiffusion française, puis l’ORTF (Office de radiodiffusion-télévision française), avec un monopole d’État et un ministère de l’information qui jusqu’en 1974 scrutait les infos sous tous les angles, vérifiait « la bonne conduite de la radio et de la télévision » et censurait solidement, aussi bien des documentaires que des films de fiction. Quelques exemples : en 1950, René Vautier produit Afrique 50, un film de 15 minutes dénonçant les pratiques esclavagistes en Afrique de l’Ouest. Cela lui vaut treize inculpations, une condamnation à un an de prison et le film sera interdit 40 années. En 1957, Stanley Kubrick réalise Les sentiers de la gloire, sur la bêtise de l’État-major français durant la Première guerre mondiale, et le film sera déprogrammé, pendant 18 ans. Idem pour La bataille d’Alger, de Gillo Pontecorvo, et tant d’autres.
Cela étant, il y a 30 ans, bien que la quantité d’informations disponible fût infiniment moindre, et aussi déformant et partial fût-il, le journal télévisé de 20h était un rendez-vous commun. Désormais, tout est plus parcellisé, du fait des réseaux sociaux qui nous fabriquent des bulles cognitives dont il est difficile de s’extraire. Ne frayant en ligne qu’avec des gens qui essentiellement pensent comme nous, il y a sous-exposition aux contenus contradictoires avec nos pensées, et surexposition sélective à ce qui conforte nos opinions. Le degré de liberté et de choix s’en voit diminué.
Autre problème majeur : le statut de la preuve, de la démonstration, qui a pris de forts coups de boutoir par les partisans du relativisme cognitif. En prônant le fait que tout énoncé dépend du groupe social qui l’émet, tout a été nivelé : on nous amène à penser qu’une cosmogonie Dogon a autant de « valeur » que l’astrophysique moderne, qu’une thérapie improvisée sur un coin de table vaut les acquis médicaux modernes, bref que les constructions théoriques les plus étayées par des faits sont ravalées au rang de simples opinions. Le danger ? Sans le souci de la preuve, il n’y a plus moyen de montrer que quelque chose est faux. Tout se vaut, voyez-vous ? C’est dans ce genre de brèche « post-vérité » que s’engouffrent des personnages publics de premier plan, de Donald Trump à Jair Bolsonaro. Sans l’administration de la preuve, comment savoir qu’Emmanuel Macron ment éhontément lorsqu’il déclare que la France ne vend pas d’armes à l’Arabie saoudite ?3 Comment savoir que telle ou telle méthode anti-cancéreuse marche mieux qu’une autre ?
Donc en moyenne, nous avons plus d’informations qui nous arrivent, mais de très mauvais moyens pour naviguer dedans. On est passé d’un petit bassin de piscine à l’Océan pacifique, avec toujours nos petites bouées canard autour des bras et l’idée que finalement, bassin ou océan, l’eau, c’est toujours de l’eau. Or la navigation en haute mer nécessite des précautions, du matériel, de l’expérience, surtout quand cette mer grandit à vue d’œil.
Sous quelles formes se fait le financement à la presse ?
Si vous parlez du modèle de presse écrite « classique », le financement se fait de quatre façons :
- par les clients, en achetant le numéro, ou en souscrivant à des formes associatives,
- par les annonceurs/publicitaires,
- par des hommes et femmes d’affaires qui achètent et renflouent,
- par l’aide d’État, éventuelle.
Mes lectures sur le sujet montrent des choses étonnantes. Le prix des titres de presse en France est très élevé. Pourtant il est souvent antiéconomique, au sens où ce prix ne suffit pas à couvrir la production et la distribution. L’aide d’État prend plusieurs formes (aides directes, postales, fiscales, etc.) mais pose un certain nombre de problèmes : alors qu’il s’agit en théorie de pousser à la diversité, ce sont souvent des titres déjà phares qui empochent le plus, accompagnés par des journaux de programmes TV. Les titres proposant une diversité d’opinion ne sont pas suffisamment soutenus (pour ne prendre qu’un exemple, le journal L’envolée, critique sur les prisons et ouvrant ses colonnes aux détenus, n’est évidemment pas aidé). Par ailleurs, la Cour des comptes a pointé que l’aide d’État coûte cher, fait dépendre la presse de l’État, et surtout n’a pas démontré son efficacité dans la diffusion de la diversité des idées.
Alors ce sont des capitaux extérieurs qui viennent compenser, par la petite porte sous la forme de réclames, par la grande porte sous la forme de rachats massifs. Dans les deux cas, il y a une règle implicite qui dit : « On ne mord pas la main qui nous nourrit. » Notre multimilliardaire Bernard Arnault par exemple, avec les Échos, Investir, Challenges, mange la part du lion de la presse économique, essentiellement libérale. Un discours non libéral a peu de chances d’exister dans cette presse. On a coutume de dire, même si c’est un peu imprécis, qu’avec Bouygues, Bolloré, Drahi, Niel, Arnault, Pinault, Lagardère, Dassault (tous des hommes, vous remarquerez) en gros neuf personnes possèdent environ 80 % des médias4, et que lesdits médias auront beaucoup de mal à aller à l’encontre des intérêts de leurs propriétaires respectifs, ou de l’idéologie dominante qui les unit.
Cela a donc un effet sur l’information produite…
Il y a des gens plus spécialistes que moi sur ce sujet. Mais objectivement, oui. Le libéralisme économique « classique » et son libre échange a bonne presse, si vous me permettez ce jeu de mots. De fait, ce modèle théorique s’est imposé à l’instar d’une forme de propagande, et oriente l’opinion. Il n’est pas étonnant que toutes les personnes ayant occupé la fonction de président de la République depuis les trente dernières années congruent avec ce modèle. Et si un candidat y déroge, il aura vite fait d’être habillé pour l’hiver, en populiste, stalinien, castriste et j’en passe.
Autre effet relevé : les logiques économiques concurrentielles apportent leurs lots de dégraissement. Les journalistes doivent travailler plus, plus vite, avec moins de moyens, moins de collègues et des contrats de plus en plus précaires. Enfin, la présence accrue d’intérêts privés sous forme publicitaire pousse à privilégier les effets de scoop, la précipitation, les pièges à clics, parfois (trop souvent) au détriment de la qualité de l’information. Ce n’est pas nouveau, ni la réclame ni la recherche des scoops ne sont nouvelles, mais l’instantanéité de l’information via les chaînes d’info en continu comme BFM-TV ou via les flux permanents sur réseaux sociaux a gravement accéléré cette course aux scoops, et la qualité s’en ressent en proportion. Cette accélération a un autre impact : puisqu’il faut désormais meubler 24 h/24, le fait divers, aussi racoleur que vendeur prend de la place dans la plage informationnelle, en distordant le rapport au monde.
Vous parlez de « cercle médiabolique », pouvez-vous nous en dire plus ?
C’est une façon pédagogique de présenter ce problème de médiocrisation lente, que j’avais constatée pendant ma thèse en étudiant de près la presse dite scientifique. Présumant (à raison ou pas) qu’une information brute ne peut être absorbée par le grand public, le journal la met en forme, parfois au prix d’un rabotage, ou d’une scénarisation qui maltraite le fond. Le public, s’habituant à se voir présenter des scénarisations de ce genre, achète le produit. Le journal en conclut que ces scénarisations fonctionnent bien, et qu’il faut donc aller en ce sens… Et la roue tourne, lentement. Sciences & Avenir a été un exemple frappant de cette médiocrisation progressive. Un trou noir ne peut plus être présenté comme autre chose qu’un ogre de l’espace tapi dans l’ombre, un sursaut de population d’insectes narrée comme « la prochaine invasion », une nouveauté médicamenteuse assortie de promesse de guérisons diverses comme autant de peau d’ours, vendues avant même que les preuves soient collectées.
Comment se réalise le tri des faits dans les médias ?
Le tri des faits est multiple, dans ses étapes et dans ses « façons ». Si on devait tout décrire, il faudrait un livre entier.
Imaginons qu’on suive le cheminement d’un objet de savoir un peu froid, je ne prends pas un sujet très chaud de type sciences politiques, non, juste un nouveau savoir dans une science quelconque.
Il faut déjà comprendre que la recherche s’oriente peu selon le désir des chercheurs. Elle suit la manne financière. Cette manne est lourdement orientée par les intérêts économiques, industriels, sociétaux aussi parfois, et le modèle de recherche actuel fonctionne sur le projet, que le chercheur va « survendre » à l’avance. Donc premier tri, si le projet n’est pas financé, ce savoir ne verra pas le jour, ou pas tout de suite. S’il est financé, alors admettons qu’on parvienne à en faire quelque chose. Le deuxième tri arrive : celui de la publication. Le processus avait les atouts de la vertu : publier pour soumettre à la critique du reste du monde. Mais c’était sans compter encore sur les mastodontes de la publication, qui ont lentement mais sûrement privatisé la publication scientifique. De fait, aujourd’hui si je veux publier mon nouveau savoir, il faut 1) que je paye la soumission à un grand groupe d’édition (tri, si je suis fauché, ou si j’appartiens à un laboratoire guinéen par exemple) et 2) que mon savoir intéresse la revue (la revue va donc trier les sujets qui lui garantissent un certain succès – d’où parfois quelques faux scoops ou effets de manche qui leur échappe). J’allais oublier : si mon travail est une impasse, et pourrait montrer au monde entier qu’une voie est sans issue, fin de la partie pour moi, car les revues ne publient pratiquement que les résultats positifs (cela entraîne un biais connu sous le nom de draw effect, l’effet tiroir).
Mais admettons qu’après plusieurs réécritures, on accepte quand même mon article. Généralement on me demandera un titre un peu racoleur, parfois un peu trop par rapport à ce qu’est réellement mon objet. Peu importe, c’est ce titre qui fera (troisième gros tri) ou non lever le sourcil des gens payés à faire de la veille scientifique dans les agences de presse, AFP, Reuters, etc. Si j’ai eu la chance, ou le talent, de mettre SEXE dans mon titre par exemple, mes chances montent de voir une dépêche sur mon travail, dépêche qui bien souvent remodèle encore un peu mon petit bout de savoir. Et c’est cette dépêche qui éveillera l’intérêt ou non (quatrième tri) des revues généralistes, type Le Monde, le New York Times, etc. qui se fendra d’un paragraphe qui malmènera encore ma découverte, au point que parfois, je ne la reconnaisse même plus. Seulement, je ne peux m’en plaindre, car la seule monnaie de singe du chercheur, c’est l’écho fait à ses travaux, même si l’écho sonne un peu faux. Voyez, même un petit bout de savoir de rien du tout peut faire un trajet étonnant.
Les méthodes de tri sont légion et varient selon les formats : mettre un voyant et un chercheur spécialiste de la psychologie liée aux arts divinatoires autour d’une même table est une sorte de tri. On fait croire au public que les deux lectures sont deux faces équivalentes d’une même pièce. Mettre un toutologue (expert chroniqueur spécialiste de tout et rompu à la gouaille et à la rhétorique) face à, mettons, un syndicaliste bredouillant et non habitué des plateaux TV avec un fort accent berrichon, ou à un jeune de banlieue à l’accent weshwesh et aux codes vestimentaires différents, ne laisse aucune chance – je prends cet exemple sciemment, il avait été pris par Bourdieu il y a 25 ans déjà (dans Sur la télévision, éditions Raisons d’agir, 1996).
Avez-vous un autre exemple ?
Le discours minoritaire lors des présidentielles a par exemple aussi peu de chances d’être entendu. Il y a le sas étonnant des signatures, puis l’étrange course de natation dans les flots médiatiques qu’il faut mener pour tenter d’exister face aux mastodontes de la politique, épaulés par leurs partis respectifs. Le traitement journalistique de ces petits candidats est parfois caustique, et lorsqu’une chaîne comme TF1 organise un débat télévisé comme le 24 mars 2017, elle effectue un tour d’escamotage très réussi : des onze prétendants, le débat se restreint aux cinq plus gros en termes d’estimations. Et le Canard enchaîné a montré que les annonceurs avaient pesé dans le choix, clamant que plus de protagonistes feraient perdre de l’audience, et donc du temps de cerveau humain disponible pour les annonceurs, pour reprendre la célèbre phrase du PDG de TF1 Patrick Le Lay (dans Les dirigeants face au changement, Éditions du Huitième jour, 2004).
Les experts invités sont-ils les bons représentants pour expliquer un sujet déterminé ?
Cela dépend desquels vous parlez. Un expert, c’est quelqu’un qui est censé être une pointure dans son domaine, qui maîtrise celui-ci au maximum. Il y a trois méprises sur le statut d’expert dans les médias. Une grave, une très grave, et une très, très grave.
La grave : pour des fins d’audimat, on préférera un semi-expert qui « claque », qu’un expert plus terne. Autrement dit la forme prend le pas sur le fond, puisqu’un semi-expert, ce n’est plus un expert. Selon les sujets, on préfère un vieux qu’un jeune, on préfère un homme à une femme, fréquemment on évince un jeune doctorant brillant pour laisser la place à son directeur barbu. Pourtant, si une barbe blanche était un signe de connaissance, la moindre chèvre ferait l’affaire.
La méprise très grave ? Les experts invités sont parfois réellement des experts. Mais selon les sujets il est primordial d’avoir quelques leviers d’évaluation de leur probité. Dans le champ de la santé publique, depuis la loi du 29 décembre 2011, les acteurs doivent faire leur déclaration publique d’intérêt (DPI), et c’est une bonne chose. Mais paradoxalement, les intellectuels et autres experts n’ont pas à le faire. Ça me semble primordial. C’est pour ça que j’essaie de toujours faire ma propre DPI avant de parler quelque part – c’est somme toute assez simple pour moi, je n’ai aucun lien avec des structures privées. Quand un expert économique ou autre parle dans le Poste, sans cette DPI, impossible d’avoir une prise sur de potentiels conflits d’intérêts. Quand un personnage politique (Eric Piolle en l’occurrence) profère le 28 février 2021 sur la chaine CNews, propriété du milliardaire Vincent Bolloré, une critique sur l’évasion fiscale dudit Bolloré, le journaliste qui l’interroge, Jean-Pierre Elkabbach, par ailleurs conseiller de Bolloré, se transforme illico en chien de garde, et emboutit son invité5. Quand en avril 2018, des faits présumés de corruption amènent le même Bolloré à la mise en examen, CNews ne relaie l’information qu’en soirée avec un simple bandeau. Est-ce du journalisme ?
La méprise très, très grave ? On a laissé se créer la confusion entre expert et « chroniqueur / essayiste », le genre de personnage de plateau toutologue, penseur ouvre-boîte qui peut dans un nuage d’encre de seiche faire croire qu’il est compétent sur quasiment tous les sujets. Quelques noms ? Jacques Attali, Eric Naulleau, Eric Zemmour, Michel Onfray…
Je présume que ces trois méprises ne sont pas pour rien dans la méfiance qu’a le public face aux experts. Pour une introduction à cette réflexion, je ne saurais trop conseiller le documentaire Les nouveaux chiens de garde, de Gilles Balbastre et Yannick Kergoat (2012), et le livre éponyme de Serge Halimi (1997, réédité en 2005).
Peut-il arriver qu’ils soient à l’origine d’impostures intellectuelles ?
Ça dépend le sens que vous donnez à « imposture intellectuelle ». Si c’est simplement de parler de sujets qu’on ne maîtrise pas, assurément. Si c’est au sens de Sokal et Bricmont, dans leur livre Impostures intellectuelles6, c’est-à-dire l’« importation de concepts d’une discipline vers une autre, sans que la discipline de départ ne reconnaisse son objet ni que la discipline receveuse n’en soit éclairée », ça arrive, moins fréquemment mais ça arrive (de toute façon ça arrive même à l’université).
Dans votre cours « éléments de critique des médias »7, vous parlez de désyncrétisation des événements, qu’entendez-vous par là ?
En peu de mots : les événements traités dans les chaînes d’information ne font pas sens tout seuls. Il faut les mettre dans leur contexte. Si on nous présente une éruption de violence dans un quartier, sans expliquer quelle est la vie dudit quartier ; si on nous présente une lutte sociale ou syndicale sous le seul angle des dégâts commis par les manifestants ou le nombre de trains bloqués (spécialité dont Jean-Pierre Pernaut fut le roi incontesté pendant 32 longues années, sur TF1 au journal de 13 h) ; si on nous parle de militaires morts dans l’opération Barkhane, de la montée de la colère kanake, ou d’autres sujets sans nous donner le contexte, on manufacture le consentement, comme dit Chomsky (dans son livre avec Edward S. Herman8). On nous montre le carpophore du champignon qui sort de terre, mais pas l’immense réseau filaire qui EST le champignon.
Un fait désyncrétisé, un fait sans contexte historique, cela fait de nous des gens nés de la dernière pluie. Sans une syncrétisation, une incrustation dans le tissu historique, c’est, répétait souvent l’historien Howard Zinn, comme si nous étions nés hier : « History is important. If you don’t know history it is as if you were born yesterday. And if you were born yesterday, anybody up there in a position of power can tell you anything, and you have no way of checking up on it. » (Traduction : L’histoire est importante. Si tu ne connais pas l’histoire, c’est comme si tu étais né de la dernière pluie. Et si tu es né de la dernière pluie, n’importe qui là-haut en position de pouvoir peut te dire n’importe quoi, tu n’as aucun moyen d’aller vérifier.)
Quels sont les éléments principaux de la manipulation de l’information ?
Je vois quatre choses essentielles à savoir, et qu’un enfant en CM2 peut aisément comprendre. Le poids des mots, le choc des photos, la fabrication rhétorique des sujets traités et l’ordonnancement des priorités.
Le poids des mots, c’est simple : une photo d’une voiture présentée comme ayant été « percutée » sera évaluée comme plus abîmée que si elle est présentée comme « accrochée », tous paramètres égaux par ailleurs. Si je parle du cadavre de Saddam Hussein, je crée une impression péjorative dans l’esprit du lecteur, que n’auraient pas les mots dépouille, ou corps. Si je parle de « charges » sociales, j’appuie sur une représentation négative de ces ponctions salariales, alors que ce sont des cotisations (c’est-à-dire du salaire différé) qu’on devrait être content de verser. Quand je parle du déficit ou du gouffre de la Sécurité sociale, je fais croire que la solidarité nationale doit être positive et se gérer comme une entreprise, en termes de rentabilité.
Le choc des photos, c’est encore plus évident : une image impactante vaut hélas mille mots. Selon l’image choisie, on mobilise l’émotion, qui prend souvent le pas sur la réflexion. Si en outre on donne l’image sans le cadre, sans l’arrière-fond, sans la date, on peut pratiquement lui faire dire n’importe quoi. L’impact de l’image est tel que je me surprends encore à me faire avoir, alors que ça fait vingt ans que j’explique ça aux étudiants. J’essaie de faire en sorte que ma méfiance soit proportionnelle au sensationnalisme des images présentées.
La fabrication rhétorique des sujets, c’est plus fin. Il faut s’exercer un peu pour les détecter. L’une des grandes entourloupes s’appelle le plurium. En voici un combo : Les pauvres vont-ils se mettre enfin à travailler ? Accepter de répondre à ça, ou de lire l’article qui va avec, implique qu’on accepte :
a) que LES pauvres, tous, sans exception, forment un corps homogène,
b) que PAUVRES est une catégorie claire (la sociologie montre que ce n’est pas le cas),
c) que jusque-là les pauvres ne travaillaient pas (c’est instillé par le mot enfin),
d) que la cause de leur pauvreté réside dans le fait qu’ils ne travaillaient pas jusque-là.
La sensation que ça me donne, c’est de manger un sandwich dans lequel on a mis à mon insu quatre couleuvres, quatre prémisses que nous n’avons pas négociées avant.
Il faut à mon avis refuser de répondre à cela.
Autres coups de Trafalgar rhétoriques ? La pente savonneuse9 ; le faux dilemme (le fameux « la France, tu l’aimes ou tu la quittes » de Philippe de Villiers). Beaucoup de débats journalistiques sont d’ailleurs présentés en faux dilemme, réduisant ainsi le spectre de pensée à deux options soi-disant opposées, alors que parfois, elles ne sont même pas opposées, et que surtout d’autres options sont disponibles. Quand on nous dit « avenir énergétique : nucléaire ou retour à la bougie ? », on nous met le cerveau dans un étau.
La seule réponse que je vois à une question aussi mal troussée est celle que fit le moine Zhaozhou Congshen au IXe siècle. Alors qu’un élève vient le voir avec une question mal posée de la sorte, il répond : wú (« non », ou « néant »). Dire wú, ou mu, dans la version japonaise, c’est dire à l’interlocuteur de… rentrer chez lui reformuler sa question ! Il y a d’autres entourloupes rhétoriques qui avec de l’entraînement deviennent aisément détectables. J’en avais composé une liste dans un recueil qui a eu pas mal de succès, appelé « 25 moisissures argumentatives pour concours de mauvaise foi » (disponible gratuitement en ligne10).
Que proposez-vous comme modèles de médias pour pallier tous ces biais ?
Je propose quelques points en vrac.
L’idéal pour moi, c’est un média qui n’a pas de lien d’intérêt, qui annonce clairement sa ligne subjective (car nous en avons tous une et la neutralité est un mythe), qui paye bien ses journalistes et leur donne les moyens de faire des investigations longues, poussées, risquées. Comme tout le monde ne peut pas lire des revues complexes, il faut également des supports simplifiants, mais qui expliquent au lectorat dans quelle mesure le sujet est simplifié – afin de ne pas donner une idée trop caricaturale de la chose et surtout donner envie à celles et ceux qui veulent aller plus loin de le faire. Créer des marchepieds, en quelque sorte. Cependant, le problème n’est pas que dans le modèle des médias. Il est aussi dans notre rapport au monde de l’information. Pour que de tels modèles existent, il faut de l’argent. Si nous, public, on se contente d’une presse gratuite (donc dont notre temps de cerveau livré aux annonceurs est la denrée fondamentale), qui fonctionne dans l’immédiateté, il ne faudra pas s’étonner de remplir sa tête de bouillie prémâchée. Nous ne pourrons passer outre de débourser quelques euros, pour financer l’indépendance de ces médias, et il nous faudra une éducation à la lenteur : foncer sur le moindre scoop à relayer, que ce soit la fusion froide ou la pseudo-découverte de Xavier Dupont de Ligonnès, sans laisser le temps à la contre-enquête est le meilleur moyen de donner écho à des faits douteux. Mais les réseaux sociaux actuels fabriquent l’opposé.
Quels conseils donnez-vous aux lecteurs pour se faire une bonne opinion sur un sujet déterminé ?
Les conseils n’engagent que celui ou celle qui les donne, donc vous en ferez bien ce que vous voulez.
Voici quelques préalables. Se demander à quand remonte la dernière fois que nous avons changé d’avis. Cultiver l’idée que nous pouvons nous tromper, et nous ouvrir à des flux d’informations qui vont à l’encontre de ce qu’on présume être vrai. Étudier la pensée critique pour connaître un maximum de choses sur l’extraordinaire capacité de notre cerveau à se tromper. En gros, cultiver une humilité épistémique.
Ensuite, je vais vous décevoir : il faut faire le deuil de pouvoir se faire une opinion étayée sur chaque sujet. Car savoir coûte ! S’informer fatigue (pour reprendre un titre célèbre d’Ignacio Ramonet dans Le Monde diplomatique11) ! Il est impossible d’avoir un avis solidement établi sur tous les sujets. L’immense majorité de nos opinions sont du niveau des propos de comptoir. On n’y peut rien. Pour se faire une idée de la physique quantique, il faut cinq ou six ans d’études post bac, idem sur la politique économique du Mexique, idem sur les études de genre ou sur le SARS-cov2. Impossible. C’est pour cela qu’il nous faut créer un hub, un réseau d’intellectuels pointus dans leurs sujets et limpides sur leurs liens d’intérêt, vers qui se tourner quand nous en avons besoin. Il faut reforger une confiance, que nous avons laissé se détériorer lentement, en banalisant les choses, en faisant passer Stéphane Bern ou Lorànt Deutsch pour des historiens, Alain Duhamel ou Éric Zemmour pour des politistes ou les frères Bogdanoff pour des physiciens.
1. « Philip E. Tetlock (né en 1954) est un auteur canado-américain de sciences politiques et est actuellement professeur à l’Université Annenberg de l’Université de Pennsylvanie, où il est nommé à la Wharton School et à la School of Arts and Sciences. Il a été élu membre de la Société Américaine de Philosophie en 2019. » (Philip E. Tetlock, (2022, 25 septembre). Dans Wikipédia.)
2. « Gerd Gigerenzer, né le 3 septembre 1947 à Wallersdorf, est un psychologue allemand. Il est spécialiste de l’étude de la rationalité limitée et des heuristiques de jugement. Il est professeur au Max-Planck-Institut für Bildungsforschung à Berlin. » (Gerd Gigerenzer, (2021, 22 septembre). Dans Wikipédia.)
3. Ce que démontre très bien la journaliste Anne Poiret dans son livre-enquête Mon pays vend des armes, Les Arènes, 2019.
4. En 2021, 11 milliardaires détenaient :
- 81 % des journaux vendus de la presse quotidienne nationale généraliste,
- 12 % des journaux vendus de la presse quotidienne régionale généraliste.
- 95 % des journaux vendus de la presse hebdomadaire nationale généraliste.
- 47 % de part d’audience de la radio généraliste.
- 57 % de la part d’audience de la télévision généraliste.
- 44 % de la part d’audience des sites d’informations généralistes.
Voici quelques fortunés influents qui mériteraient d’être connues : Bernard Arnaud (entreprise LVMH, et les médias Les Echos ou Le Parisien), Patrick Drahi (entreprise Altice et les médias RMC et BFM TV), François Pinault (entreprise Kering et Artemis et le média Le Point), Xavier Niel (entreprise Free et NJJ et les médias Le Monde, Courrier international, l’Obs, Télérama, La Provence ou Nice-Matin), Vincent Bolloré (entreprise Bolloré et Vivendi et les médias Canal +, C8 et CNews), la famille Dassault (le Groupe Dassault et le média Le Figaro), Arnaud Lagardère (entreprise Lagardère et les médias Europe 1, Paris Match et Le Journal du Dimanche), Martin Bouygues (entreprise Bouygues et les médias TF1, TMC et LCI), Iskandar Safa (entreprise Privinvest et le média Valeurs Actuelles), Daniel Kretinsky (entreprise Czech Media Invest et les médias Marianne, Le Monde et Elle) et la famille Mohn (entreprise Bertelsmann et les médias M6 et RTL). Pour plus de détails, voir l’article de Mathilde Roche et Marie Thimonnier : « Est-il vrai que ‘‘90% des grands médias appartiennent à neuf milliardaires’’ ? », publié le 27 février 2022 sur le site Libération.
5. Maxime Friot, « Mettre en cause Vincent Bolloré ? Comment osez-vous ! », Acrimed, 3 mars 2021.
6. Alan Sokal, Jean Bricmont, Impostures intellectuelles, Odile Jacob, 1997.
7. Voir la vidéo YouTube « Cours 10 Épisode 2 – éléments de critique des médias (2/4) » de la chaîne Hauteurs UGA et datant du 21 novembre 2017.
8. Edward Herman, Noam Chomsky, La fabrication du consentement : de la propagande médiatique en démocratie, Agone, 2008.
9. Le CorteX, « Sophisme – La pente savonneuse », Cortecs, 24 juin 2011.
10. Le CorteX, « Petit recueil de 25 moisissures argumentatives pour concours de mauvaise foi », Cortecs, 21 mai 2018.
11. « S’informer fatigue », Le Monde diplomatique, février 1996, page 1
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