En 2021, j’ai envoyé un petit cha­pitre de livre à Adam Boui­ti qui me l’a­vait gen­ti­ment deman­dé en vue d’un recueil, qui vient de paraître (ici) à Noël 2024.

Inutile de venir me titiller sur les autres contri­bu­teu­rices, je n’en avais pas connais­sance, ni sur la mai­son d’é­di­tion, Inves­tig’Ac­tion, qui je le sais bien, est par­fois pour le moins « tor­tueuse » poli­ti­que­ment. J’es­pé­rais qu’A­dam irait le faire édi­ter chez Agone, par exemple. En atten­dant, le livre est sor­ti, j’en ai lu un petit tiers et je le trouve très frais. Mer­ci à Adam de me lais­ser repro­duire ici mon cha­pitre.

Être bien informé aujourd’hui : Richard Monvoisin

La presse demeure une source d’in­for­ma­tion impor­tante, mais com­ment est-elle finan­cée et quelles en sont les réper­cus­sions sur le conte­nu jour­na­lis­tique ? Et sur­tout que signi­fie réel­le­ment « être bien infor­mé » ?

Que signi­fie « être bien infor­mé » ?

C’est une ques­tion dif­fi­cile. En pre­mière approxi­ma­tion, je dirais qu’être bien infor­mé, c’est avoir la quan­ti­té mini­male d’informations néces­saire pour maxi­mi­ser le nombre d’options dans un choix. Dans cer­tains cas, plus d’informations n’informe pas mieux, soit parce que l’information est trop tech­nique, soit parce qu’elle est para­site, ce que les spé­cia­listes du risque et des pré­vi­sions, Phi­lipp E. Tet­lock1 par exemple, ou Gerd Gige­ren­zer2, ont bien mon­tré.

Je ne suis pas trop par­ti­san de la thèse du « c’était mieux avant », car avant, en France, je parle du temps de mes parents, c’était la Radio­dif­fu­sion fran­çaise, puis l’ORTF (Office de radio­dif­fu­sion-télé­vi­sion fran­çaise), avec un mono­pole d’État et un minis­tère de l’information qui jusqu’en 1974 scru­tait les infos sous tous les angles, véri­fiait « la bonne conduite de la radio et de la télé­vi­sion » et cen­su­rait soli­de­ment, aus­si bien des docu­men­taires que des films de fic­tion. Quelques exemples : en 1950, René Vau­tier pro­duit Afrique 50, un film de 15 minutes dénon­çant les pra­tiques escla­va­gistes en Afrique de l’Ouest. Cela lui vaut treize incul­pa­tions, une condam­na­tion à un an de pri­son et le film sera inter­dit 40 années. En 1957, Stan­ley Kubrick réa­lise Les sen­tiers de la gloire, sur la bêtise de l’État-major fran­çais durant la Pre­mière guerre mon­diale, et le film sera dépro­gram­mé, pen­dant 18 ans. Idem pour La bataille d’Alger, de Gil­lo Pon­te­cor­vo, et tant d’autres.

Cela étant, il y a 30 ans, bien que la quan­ti­té d’informations dis­po­nible fût infi­ni­ment moindre, et aus­si défor­mant et par­tial fût-il, le jour­nal télé­vi­sé de 20h était un ren­dez-vous com­mun. Désor­mais, tout est plus par­cel­li­sé, du fait des réseaux sociaux qui nous fabriquent des bulles cog­ni­tives dont il est dif­fi­cile de s’extraire. Ne frayant en ligne qu’avec des gens qui essen­tiel­le­ment pensent comme nous, il y a sous-expo­si­tion aux conte­nus contra­dic­toires avec nos pen­sées, et sur­ex­po­si­tion sélec­tive à ce qui conforte nos opi­nions. Le degré de liber­té et de choix s’en voit dimi­nué.

Autre pro­blème majeur : le sta­tut de la preuve, de la démons­tra­tion, qui a pris de forts coups de bou­toir par les par­ti­sans du rela­ti­visme cog­ni­tif. En prô­nant le fait que tout énon­cé dépend du groupe social qui l’émet, tout a été nive­lé : on nous amène à pen­ser qu’une cos­mo­go­nie Dogon a autant de « valeur » que l’astrophysique moderne, qu’une thé­ra­pie impro­vi­sée sur un coin de table vaut les acquis médi­caux modernes, bref que les construc­tions théo­riques les plus étayées par des faits sont rava­lées au rang de simples opi­nions. Le dan­ger ? Sans le sou­ci de la preuve, il n’y a plus moyen de mon­trer que quelque chose est faux. Tout se vaut, voyez-vous ? C’est dans ce genre de brèche « post-véri­té » que s’engouffrent des per­son­nages publics de pre­mier plan, de Donald Trump à Jair Bol­so­na­ro. Sans l’administration de la preuve, com­ment savoir qu’Emmanuel Macron ment éhon­té­ment lorsqu’il déclare que la France ne vend pas d’armes à l’Arabie saou­dite ?3 Com­ment savoir que telle ou telle méthode anti-can­cé­reuse marche mieux qu’une autre ?

Donc en moyenne, nous avons plus d’informations qui nous arrivent, mais de très mau­vais moyens pour navi­guer dedans. On est pas­sé d’un petit bas­sin de pis­cine à l’Océan paci­fique, avec tou­jours nos petites bouées canard autour des bras et l’idée que fina­le­ment, bas­sin ou océan, l’eau, c’est tou­jours de l’eau. Or la navi­ga­tion en haute mer néces­site des pré­cau­tions, du maté­riel, de l’expérience, sur­tout quand cette mer gran­dit à vue d’œil.

Sous quelles formes se fait le finan­ce­ment à la presse ?

Si vous par­lez du modèle de presse écrite « clas­sique », le finan­ce­ment se fait de quatre façons :

- par les clients, en ache­tant le numé­ro, ou en sous­cri­vant à des formes asso­cia­tives,

- par les annonceurs/publicitaires,

- par des hommes et femmes d’affaires qui achètent et ren­flouent,

- par l’aide d’État, éven­tuelle.

Mes lec­tures sur le sujet montrent des choses éton­nantes. Le prix des titres de presse en France est très éle­vé. Pour­tant il est sou­vent anti­éco­no­mique, au sens où ce prix ne suf­fit pas à cou­vrir la pro­duc­tion et la dis­tri­bu­tion. L’aide d’État prend plu­sieurs formes (aides directes, pos­tales, fis­cales, etc.) mais pose un cer­tain nombre de pro­blèmes : alors qu’il s’agit en théo­rie de pous­ser à la diver­si­té, ce sont sou­vent des titres déjà phares qui empochent le plus, accom­pa­gnés par des jour­naux de pro­grammes TV. Les titres pro­po­sant une diver­si­té d’opinion ne sont pas suf­fi­sam­ment sou­te­nus (pour ne prendre qu’un exemple, le jour­nal L’envolée, cri­tique sur les pri­sons et ouvrant ses colonnes aux déte­nus, n’est évi­dem­ment pas aidé). Par ailleurs, la Cour des comptes a poin­té que l’aide d’État coûte cher, fait dépendre la presse de l’État, et sur­tout n’a pas démon­tré son effi­ca­ci­té dans la dif­fu­sion de la diver­si­té des idées.

Alors ce sont des capi­taux exté­rieurs qui viennent com­pen­ser, par la petite porte sous la forme de réclames, par la grande porte sous la forme de rachats mas­sifs. Dans les deux cas, il y a une règle impli­cite qui dit : « On ne mord pas la main qui nous nour­rit. » Notre mul­ti­mil­liar­daire Ber­nard Arnault par exemple, avec les Échos, Inves­tir, Chal­lenges, mange la part du lion de la presse éco­no­mique, essen­tiel­le­ment libé­rale. Un dis­cours non libé­ral a peu de chances d’exister dans cette presse. On a cou­tume de dire, même si c’est un peu impré­cis, qu’avec Bouygues, Bol­lo­ré, Dra­hi, Niel, Arnault, Pinault, Lagar­dère, Das­sault (tous des hommes, vous remar­que­rez) en gros neuf per­sonnes possèdent envi­ron 80 % des médias4, et que les­dits médias auront beau­coup de mal à aller à l’encontre des inté­rêts de leurs pro­prié­taires res­pec­tifs, ou de l’idéologie domi­nante qui les unit.

Cela a donc un effet sur l’information pro­duite…

Il y a des gens plus spé­cia­listes que moi sur ce sujet. Mais objec­ti­ve­ment, oui. Le libé­ra­lisme éco­no­mique « clas­sique » et son libre échange a bonne presse, si vous me per­met­tez ce jeu de mots. De fait, ce modèle théo­rique s’est impo­sé à l’instar d’une forme de pro­pa­gande, et oriente l’opinion. Il n’est pas éton­nant que toutes les per­sonnes ayant occu­pé la fonc­tion de pré­sident de la Répu­blique depuis les trente der­nières années congruent avec ce modèle. Et si un can­di­dat y déroge, il aura vite fait d’être habillé pour l’hiver, en popu­liste, sta­li­nien, cas­triste et j’en passe.

Autre effet rele­vé : les logiques éco­no­miques concur­ren­tielles apportent leurs lots de dégrais­se­ment. Les jour­na­listes doivent tra­vailler plus, plus vite, avec moins de moyens, moins de col­lègues et des contrats de plus en plus pré­caires. Enfin, la pré­sence accrue d’intérêts pri­vés sous forme publi­ci­taire pousse à pri­vi­lé­gier les effets de scoop, la pré­ci­pi­ta­tion, les pièges à clics, par­fois (trop sou­vent) au détri­ment de la qua­li­té de l’information. Ce n’est pas nou­veau, ni la réclame ni la recherche des scoops ne sont nou­velles, mais l’instantanéité de l’information via les chaînes d’info en conti­nu comme BFM-TV ou via les flux per­ma­nents sur réseaux sociaux a gra­ve­ment accé­lé­ré cette course aux scoops, et la qua­li­té s’en res­sent en pro­por­tion. Cette accé­lé­ra­tion a un autre impact : puisqu’il faut désor­mais meu­bler 24 h/24, le fait divers, aus­si raco­leur que ven­deur prend de la place dans la plage infor­ma­tion­nelle, en dis­tor­dant le rap­port au monde.

Vous par­lez de « cercle média­bo­lique », pou­vez-vous nous en dire plus ?

C’est une façon péda­go­gique de pré­sen­ter ce pro­blème de médio­cri­sa­tion lente, que j’avais consta­tée pen­dant ma thèse en étu­diant de près la presse dite scien­ti­fique. Pré­su­mant (à rai­son ou pas) qu’une infor­ma­tion brute ne peut être absor­bée par le grand public, le jour­nal la met en forme, par­fois au prix d’un rabo­tage, ou d’une scé­na­ri­sa­tion qui mal­traite le fond. Le public, s’habituant à se voir pré­sen­ter des scé­na­ri­sa­tions de ce genre, achète le pro­duit. Le jour­nal en conclut que ces scé­na­ri­sa­tions fonc­tionnent bien, et qu’il faut donc aller en ce sens… Et la roue tourne, len­te­ment. Sciences & Ave­nir a été un exemple frap­pant de cette médio­cri­sa­tion pro­gres­sive. Un trou noir ne peut plus être pré­sen­té comme autre chose qu’un ogre de l’espace tapi dans l’ombre, un sur­saut de popu­la­tion d’insectes nar­rée comme « la pro­chaine inva­sion », une nou­veau­té médi­ca­men­teuse assor­tie de pro­messe de gué­ri­sons diverses comme autant de peau d’ours, ven­dues avant même que les preuves soient col­lec­tées.

Com­ment se réa­lise le tri des faits dans les médias ?

Le tri des faits est mul­tiple, dans ses étapes et dans ses « façons ». Si on devait tout décrire, il fau­drait un livre entier.

Ima­gi­nons qu’on suive le che­mi­ne­ment d’un objet de savoir un peu froid, je ne prends pas un sujet très chaud de type sciences poli­tiques, non, juste un nou­veau savoir dans une science quel­conque.

Il faut déjà com­prendre que la recherche s’oriente peu selon le désir des cher­cheurs. Elle suit la manne finan­cière. Cette manne est lour­de­ment orien­tée par les inté­rêts éco­no­miques, indus­triels, socié­taux aus­si par­fois, et le modèle de recherche actuel fonc­tionne sur le pro­jet, que le cher­cheur va « sur­vendre » à l’avance. Donc pre­mier tri, si le pro­jet n’est pas finan­cé, ce savoir ne ver­ra pas le jour, ou pas tout de suite. S’il est finan­cé, alors admet­tons qu’on par­vienne à en faire quelque chose. Le deuxième tri arrive : celui de la publi­ca­tion. Le pro­ces­sus avait les atouts de la ver­tu : publier pour sou­mettre à la cri­tique du reste du monde. Mais c’était sans comp­ter encore sur les mas­to­dontes de la publi­ca­tion, qui ont len­te­ment mais sûre­ment pri­va­ti­sé la publi­ca­tion scien­ti­fique. De fait, aujourd’hui si je veux publier mon nou­veau savoir, il faut 1) que je paye la sou­mis­sion à un grand groupe d’édition (tri, si je suis fau­ché, ou si j’appartiens à un labo­ra­toire gui­néen par exemple) et 2) que mon savoir inté­resse la revue (la revue va donc trier les sujets qui lui garan­tissent un cer­tain suc­cès – d’où par­fois quelques faux scoops ou effets de manche qui leur échappe). J’allais oublier : si mon tra­vail est une impasse, et pour­rait mon­trer au monde entier qu’une voie est sans issue, fin de la par­tie pour moi, car les revues ne publient pra­ti­que­ment que les résul­tats posi­tifs (cela entraîne un biais connu sous le nom de draw effect, l’effet tiroir).

Mais admet­tons qu’après plu­sieurs réécri­tures, on accepte quand même mon article. Géné­ra­le­ment on me deman­de­ra un titre un peu raco­leur, par­fois un peu trop par rap­port à ce qu’est réel­le­ment mon objet. Peu importe, c’est ce titre qui fera (troi­sième gros tri) ou non lever le sour­cil des gens payés à faire de la veille scien­ti­fique dans les agences de presse, AFP, Reu­ters, etc. Si j’ai eu la chance, ou le talent, de mettre SEXE dans mon titre par exemple, mes chances montent de voir une dépêche sur mon tra­vail, dépêche qui bien sou­vent remo­dèle encore un peu mon petit bout de savoir. Et c’est cette dépêche qui éveille­ra l’intérêt ou non (qua­trième tri) des revues géné­ra­listes, type Le Monde, le New York Times, etc. qui se fen­dra d’un para­graphe qui mal­mè­ne­ra encore ma décou­verte, au point que par­fois, je ne la recon­naisse même plus. Seule­ment, je ne peux m’en plaindre, car la seule mon­naie de singe du cher­cheur, c’est l’écho fait à ses tra­vaux, même si l’écho sonne un peu faux. Voyez, même un petit bout de savoir de rien du tout peut faire un tra­jet éton­nant.

Les méthodes de tri sont légion et varient selon les for­mats : mettre un voyant et un cher­cheur spé­cia­liste de la psy­cho­lo­gie liée aux arts divi­na­toires autour d’une même table est une sorte de tri. On fait croire au public que les deux lec­tures sont deux faces équi­va­lentes d’une même pièce. Mettre un tou­to­logue (expert chro­ni­queur spé­cia­liste de tout et rom­pu à la gouaille et à la rhé­to­rique) face à, met­tons, un syn­di­ca­liste bre­douillant et non habi­tué des pla­teaux TV avec un fort accent ber­ri­chon, ou à un jeune de ban­lieue à l’accent wesh­wesh et aux codes ves­ti­men­taires dif­fé­rents, ne laisse aucune chance – je prends cet exemple sciem­ment, il avait été pris par Bour­dieu il y a 25 ans déjà (dans Sur la télé­vi­sion, édi­tions Rai­sons d’agir, 1996).

Avez-vous un autre exemple ?

Le dis­cours mino­ri­taire lors des pré­si­den­tielles a par exemple aus­si peu de chances d’être enten­du. Il y a le sas éton­nant des signa­tures, puis l’étrange course de nata­tion dans les flots média­tiques qu’il faut mener pour ten­ter d’exister face aux mas­to­dontes de la poli­tique, épau­lés par leurs par­tis res­pec­tifs. Le trai­te­ment jour­na­lis­tique de ces petits can­di­dats est par­fois caus­tique, et lorsqu’une chaîne comme TF1 orga­nise un débat télé­vi­sé comme le 24 mars 2017, elle effec­tue un tour d’escamotage très réus­si : des onze pré­ten­dants, le débat se res­treint aux cinq plus gros en termes d’estimations. Et le Canard enchaî­né a mon­tré que les annon­ceurs avaient pesé dans le choix, cla­mant que plus de pro­ta­go­nistes feraient perdre de l’audience, et donc du temps de cer­veau humain dis­po­nible pour les annon­ceurs, pour reprendre la célèbre phrase du PDG de TF1 Patrick Le Lay (dans Les diri­geants face au chan­ge­ment, Édi­tions du Hui­tième jour, 2004).

Les experts invi­tés sont-ils les bons repré­sen­tants pour expli­quer un sujet déter­mi­né ?

Cela dépend des­quels vous par­lez. Un expert, c’est quelqu’un qui est cen­sé être une poin­ture dans son domaine, qui maî­trise celui-ci au maxi­mum. Il y a trois méprises sur le sta­tut d’expert dans les médias. Une grave, une très grave, et une très, très grave.

La grave : pour des fins d’audimat, on pré­fé­re­ra un semi-expert qui « claque », qu’un expert plus terne. Autre­ment dit la forme prend le pas sur le fond, puisqu’un semi-expert, ce n’est plus un expert. Selon les sujets, on pré­fère un vieux qu’un jeune, on pré­fère un homme à une femme, fré­quem­ment on évince un jeune doc­to­rant brillant pour lais­ser la place à son direc­teur bar­bu. Pour­tant, si une barbe blanche était un signe de connais­sance, la moindre chèvre ferait l’affaire.

La méprise très grave ? Les experts invi­tés sont par­fois réel­le­ment des experts. Mais selon les sujets il est pri­mor­dial d’avoir quelques leviers d’évaluation de leur pro­bi­té. Dans le champ de la san­té publique, depuis la loi du 29 décembre 2011, les acteurs doivent faire leur décla­ra­tion publique d’intérêt (DPI), et c’est une bonne chose. Mais para­doxa­le­ment, les intel­lec­tuels et autres experts n’ont pas à le faire. Ça me semble pri­mor­dial. C’est pour ça que j’essaie de tou­jours faire ma propre DPI avant de par­ler quelque part – c’est somme toute assez simple pour moi, je n’ai aucun lien avec des struc­tures pri­vées. Quand un expert éco­no­mique ou autre parle dans le Poste, sans cette DPI, impos­sible d’avoir une prise sur de poten­tiels conflits d’intérêts. Quand un per­son­nage poli­tique (Eric Piolle en l’occurrence) pro­fère le 28 février 2021 sur la chaine CNews, pro­prié­té du mil­liar­daire Vincent Bol­lo­ré, une cri­tique sur l’évasion fis­cale dudit Bol­lo­ré, le jour­na­liste qui l’interroge, Jean-Pierre Elkab­bach, par ailleurs conseiller de Bol­lo­ré, se trans­forme illi­co en chien de garde, et embou­tit son invi­té5. Quand en avril 2018, des faits pré­su­més de cor­rup­tion amènent le même Bol­lo­ré à la mise en exa­men, CNews ne relaie l’information qu’en soi­rée avec un simple ban­deau. Est-ce du jour­na­lisme ?

La méprise très, très grave ? On a lais­sé se créer la confu­sion entre expert et « chro­ni­queur / essayiste », le genre de per­son­nage de pla­teau tou­to­logue, pen­seur ouvre-boîte qui peut dans un nuage d’encre de seiche faire croire qu’il est com­pé­tent sur qua­si­ment tous les sujets. Quelques noms ? Jacques Atta­li, Eric Naul­leau, Eric Zem­mour, Michel Onfray…

Je pré­sume que ces trois méprises ne sont pas pour rien dans la méfiance qu’a le public face aux experts. Pour une intro­duc­tion à cette réflexion, je ne sau­rais trop conseiller le docu­men­taire Les nou­veaux chiens de garde, de Gilles Bal­bastre et Yan­nick Ker­goat (2012), et le livre épo­nyme de Serge Hali­mi (1997, réédi­té en 2005).

Peut-il arri­ver qu’ils soient à l’origine d’impostures intel­lec­tuelles ?

Ça dépend le sens que vous don­nez à « impos­ture intel­lec­tuelle ». Si c’est sim­ple­ment de par­ler de sujets qu’on ne maî­trise pas, assu­ré­ment. Si c’est au sens de Sokal et Bric­mont, dans leur livre Impos­tures intel­lec­tuelles6, c’est-à-dire l’« impor­ta­tion de concepts d’une dis­ci­pline vers une autre, sans que la dis­ci­pline de départ ne recon­naisse son objet ni que la dis­ci­pline rece­veuse n’en soit éclai­rée », ça arrive, moins fré­quem­ment mais ça arrive (de toute façon ça arrive même à l’université).

Dans votre cours « élé­ments de cri­tique des médias »7, vous par­lez de désyn­cré­ti­sa­tion des évé­ne­ments, qu’entendez-vous par là ?

En peu de mots : les évé­ne­ments trai­tés dans les chaînes d’information ne font pas sens tout seuls. Il faut les mettre dans leur contexte. Si on nous pré­sente une érup­tion de vio­lence dans un quar­tier, sans expli­quer quelle est la vie dudit quar­tier ; si on nous pré­sente une lutte sociale ou syn­di­cale sous le seul angle des dégâts com­mis par les mani­fes­tants ou le nombre de trains blo­qués (spé­cia­li­té dont Jean-Pierre Per­naut fut le roi incon­tes­té pen­dant 32 longues années, sur TF1 au jour­nal de 13 h) ; si on nous parle de mili­taires morts dans l’opération Bar­khane, de la mon­tée de la colère kanake, ou d’autres sujets sans nous don­ner le contexte, on manu­fac­ture le consen­te­ment, comme dit Chom­sky (dans son livre avec Edward S. Her­man8). On nous montre le car­po­phore du cham­pi­gnon qui sort de terre, mais pas l’immense réseau filaire qui EST le cham­pi­gnon.

Un fait désyn­cré­ti­sé, un fait sans contexte his­to­rique, cela fait de nous des gens nés de la der­nière pluie. Sans une syn­cré­ti­sa­tion, une incrus­ta­tion dans le tis­su his­to­rique, c’est, répé­tait sou­vent l’historien Howard Zinn, comme si nous étions nés hier : « His­to­ry is impor­tant. If you don’t know his­to­ry it is as if you were born yes­ter­day. And if you were born yes­ter­day, any­bo­dy up there in a posi­tion of power can tell you any­thing, and you have no way of che­cking up on it. » (Tra­duc­tion : L’his­toire est impor­tante. Si tu ne connais pas l’histoire, c’est comme si tu étais né de la der­nière pluie. Et si tu es né de la der­nière pluie, n’importe qui là-haut en posi­tion de pou­voir peut te dire n’importe quoi, tu n’as aucun moyen d’aller véri­fier.)

Quels sont les élé­ments prin­ci­paux de la mani­pu­la­tion de l’information ?

Je vois quatre choses essen­tielles à savoir, et qu’un enfant en CM2 peut aisé­ment com­prendre. Le poids des mots, le choc des pho­tos, la fabri­ca­tion rhé­to­rique des sujets trai­tés et l’ordonnancement des prio­ri­tés.

Le poids des mots, c’est simple : une pho­to d’une voi­ture pré­sen­tée comme ayant été « per­cu­tée » sera éva­luée comme plus abî­mée que si elle est pré­sen­tée comme « accro­chée », tous para­mètres égaux par ailleurs. Si je parle du cadavre de Sad­dam Hus­sein, je crée une impres­sion péjo­ra­tive dans l’esprit du lec­teur, que n’auraient pas les mots dépouille, ou corps. Si je parle de « charges » sociales, j’appuie sur une repré­sen­ta­tion néga­tive de ces ponc­tions sala­riales, alors que ce sont des coti­sa­tions (c’est-à-dire du salaire dif­fé­ré) qu’on devrait être content de ver­ser. Quand je parle du défi­cit ou du gouffre de la Sécu­ri­té sociale, je fais croire que la soli­da­ri­té natio­nale doit être posi­tive et se gérer comme une entre­prise, en termes de ren­ta­bi­li­té.

Le choc des pho­tos, c’est encore plus évident : une image impac­tante vaut hélas mille mots. Selon l’image choi­sie, on mobi­lise l’émotion, qui prend sou­vent le pas sur la réflexion. Si en outre on donne l’image sans le cadre, sans l’arrière-fond, sans la date, on peut pra­ti­que­ment lui faire dire n’importe quoi. L’impact de l’image est tel que je me sur­prends encore à me faire avoir, alors que ça fait vingt ans que j’explique ça aux étu­diants. J’essaie de faire en sorte que ma méfiance soit pro­por­tion­nelle au sen­sa­tion­na­lisme des images pré­sen­tées.

La fabri­ca­tion rhé­to­rique des sujets, c’est plus fin. Il faut s’exercer un peu pour les détec­ter. L’une des grandes entour­loupes s’appelle le plu­rium. En voi­ci un com­bo : Les pauvres vont-ils se mettre enfin à tra­vailler ? Accep­ter de répondre à ça, ou de lire l’article qui va avec, implique qu’on accepte :

a) que LES pauvres, tous, sans excep­tion, forment un corps homo­gène,

b) que PAUVRES est une caté­go­rie claire (la socio­lo­gie montre que ce n’est pas le cas),

c) que jusque-là les pauvres ne tra­vaillaient pas (c’est ins­til­lé par le mot enfin),

d) que la cause de leur pau­vre­té réside dans le fait qu’ils ne tra­vaillaient pas jusque-là.

La sen­sa­tion que ça me donne, c’est de man­ger un sand­wich dans lequel on a mis à mon insu quatre cou­leuvres, quatre pré­misses que nous n’avons pas négo­ciées avant.

Il faut à mon avis refu­ser de répondre à cela.

Autres coups de Tra­fal­gar rhé­to­riques ? La pente savon­neuse9 ; le faux dilemme (le fameux « la France, tu l’aimes ou tu la quittes » de Phi­lippe de Vil­liers). Beau­coup de débats jour­na­lis­tiques sont d’ailleurs pré­sen­tés en faux dilemme, rédui­sant ain­si le spectre de pen­sée à deux options soi-disant oppo­sées, alors que par­fois, elles ne sont même pas oppo­sées, et que sur­tout d’autres options sont dis­po­nibles. Quand on nous dit « ave­nir éner­gé­tique : nucléaire ou retour à la bou­gie ? », on nous met le cer­veau dans un étau.

La seule réponse que je vois à une ques­tion aus­si mal trous­sée est celle que fit le moine Zhaoz­hou Cong­shen au IXe siècle. Alors qu’un élève vient le voir avec une ques­tion mal posée de la sorte, il répond : (« non », ou « néant »). Dire , ou mu, dans la ver­sion japo­naise, c’est dire à l’interlocuteur de… ren­trer chez lui refor­mu­ler sa ques­tion ! Il y a d’autres entour­loupes rhé­to­riques qui avec de l’entraînement deviennent aisé­ment détec­tables. J’en avais com­po­sé une liste dans un recueil qui a eu pas mal de suc­cès, appe­lé « 25 moi­sis­sures argu­men­ta­tives pour concours de mau­vaise foi » (dis­po­nible gra­tui­te­ment en ligne10).

Que pro­po­sez-vous comme modèles de médias pour pal­lier tous ces biais ?

Je pro­pose quelques points en vrac.

L’idéal pour moi, c’est un média qui n’a pas de lien d’intérêt, qui annonce clai­re­ment sa ligne sub­jec­tive (car nous en avons tous une et la neu­tra­li­té est un mythe), qui paye bien ses jour­na­listes et leur donne les moyens de faire des inves­ti­ga­tions longues, pous­sées, ris­quées. Comme tout le monde ne peut pas lire des revues com­plexes, il faut éga­le­ment des sup­ports sim­pli­fiants, mais qui expliquent au lec­to­rat dans quelle mesure le sujet est sim­pli­fié – afin de ne pas don­ner une idée trop cari­ca­tu­rale de la chose et sur­tout don­ner envie à celles et ceux qui veulent aller plus loin de le faire. Créer des mar­che­pieds, en quelque sorte. Cepen­dant, le pro­blème n’est pas que dans le modèle des médias. Il est aus­si dans notre rap­port au monde de l’information. Pour que de tels modèles existent, il faut de l’argent. Si nous, public, on se contente d’une presse gra­tuite (donc dont notre temps de cer­veau livré aux annon­ceurs est la den­rée fon­da­men­tale), qui fonc­tionne dans l’immédiateté, il ne fau­dra pas s’étonner de rem­plir sa tête de bouillie pré­mâ­chée. Nous ne pour­rons pas­ser outre de débour­ser quelques euros, pour finan­cer l’indépendance de ces médias, et il nous fau­dra une édu­ca­tion à la len­teur : fon­cer sur le moindre scoop à relayer, que ce soit la fusion froide ou la pseu­do-décou­verte de Xavier Dupont de Ligon­nès, sans lais­ser le temps à la contre-enquête est le meilleur moyen de don­ner écho à des faits dou­teux. Mais les réseaux sociaux actuels fabriquent l’opposé.

Quels conseils don­nez-vous aux lec­teurs pour se faire une bonne opi­nion sur un sujet déter­mi­né ?

Les conseils n’engagent que celui ou celle qui les donne, donc vous en ferez bien ce que vous vou­lez.

Voi­ci quelques préa­lables. Se deman­der à quand remonte la der­nière fois que nous avons chan­gé d’avis. Culti­ver l’idée que nous pou­vons nous trom­per, et nous ouvrir à des flux d’informations qui vont à l’encontre de ce qu’on pré­sume être vrai. Étu­dier la pen­sée cri­tique pour connaître un maxi­mum de choses sur l’extraordinaire capa­ci­té de notre cer­veau à se trom­per. En gros, culti­ver une humi­li­té épis­té­mique.

Ensuite, je vais vous déce­voir : il faut faire le deuil de pou­voir se faire une opi­nion étayée sur chaque sujet. Car savoir coûte ! S’informer fatigue (pour reprendre un titre célèbre d’Ignacio Ramo­net dans Le Monde diplo­ma­tique11) ! Il est impos­sible d’avoir un avis soli­de­ment éta­bli sur tous les sujets. L’immense majo­ri­té de nos opi­nions sont du niveau des pro­pos de comp­toir. On n’y peut rien. Pour se faire une idée de la phy­sique quan­tique, il faut cinq ou six ans d’études post bac, idem sur la poli­tique éco­no­mique du Mexique, idem sur les études de genre ou sur le SARS-cov2. Impos­sible. C’est pour cela qu’il nous faut créer un hub, un réseau d’intellectuels poin­tus dans leurs sujets et lim­pides sur leurs liens d’intérêt, vers qui se tour­ner quand nous en avons besoin. Il faut refor­ger une confiance, que nous avons lais­sé se dété­rio­rer len­te­ment, en bana­li­sant les choses, en fai­sant pas­ser Sté­phane Bern ou Lorànt Deutsch pour des his­to­riens, Alain Duha­mel ou Éric Zem­mour pour des poli­tistes ou les frères Bog­da­noff pour des phy­si­ciens.

1. « Phi­lip E. Tet­lock (né en 1954) est un auteur cana­do-amé­ri­cain de sciences poli­tiques et est actuel­le­ment pro­fes­seur à l’Université Annen­berg de l’Université de Penn­syl­va­nie, où il est nom­mé à la Whar­ton School et à la School of Arts and Sciences. Il a été élu membre de la Socié­té Amé­ri­caine de Phi­lo­so­phie en 2019. » (Phi­lip E. Tet­lock, (2022, 25 sep­tembre). Dans Wiki­pé­dia.)

2. « Gerd Gige­ren­zer, né le 3 sep­tembre 1947 à Wal­lers­dorf, est un psy­cho­logue alle­mand. Il est spé­cia­liste de l’étude de la ratio­na­li­té limi­tée et des heu­ris­tiques de juge­ment. Il est pro­fes­seur au Max-Planck-Ins­ti­tut für Bil­dung­sfor­schung à Ber­lin. » (Gerd Gige­ren­zer, (2021, 22 sep­tembre). Dans Wiki­pé­dia.)

3. Ce que démontre très bien la jour­na­liste Anne Poi­ret dans son livre-enquête Mon pays vend des armes, Les Arènes, 2019.

4. En 2021, 11 mil­liar­daires déte­naient :

  • 81 % des jour­naux ven­dus de la presse quo­ti­dienne natio­nale géné­ra­liste,
  • 12 % des jour­naux ven­dus de la presse quo­ti­dienne régio­nale géné­ra­liste.
  • 95 % des jour­naux ven­dus de la presse heb­do­ma­daire natio­nale géné­ra­liste.
  • 47 % de part d’audience de la radio géné­ra­liste.
  • 57 % de la part d’audience de la télé­vi­sion géné­ra­liste.
  • 44 % de la part d’audience des sites d’informations géné­ra­listes.

Voi­ci quelques for­tu­nés influents qui méri­te­raient d’être connues : Ber­nard Arnaud (entre­prise LVMH, et les médias Les Echos ou Le Pari­sien), Patrick Dra­hi (entre­prise Altice et les médias RMC et BFM TV), Fran­çois Pinault (entre­prise Kering et Arte­mis et le média Le Point), Xavier Niel (entre­prise Free et NJJ et les médias Le Monde, Cour­rier inter­na­tio­nal, l’Obs, Télé­ra­ma, La Pro­vence ou Nice-Matin), Vincent Bol­lo­ré (entre­prise Bol­lo­ré et Viven­di et les médias Canal +, C8 et CNews), la famille Das­sault (le Groupe Das­sault et le média Le Figa­ro), Arnaud Lagar­dère (entre­prise Lagar­dère et les médias Europe 1, Paris Match et Le Jour­nal du Dimanche), Mar­tin Bouygues (entre­prise Bouygues et les médias TF1, TMC et LCI), Iskan­dar Safa (entre­prise Pri­vin­vest et le média Valeurs Actuelles), Daniel Kre­tins­ky (entre­prise Czech Media Invest et les médias Marianne, Le Monde et Elle) et la famille Mohn (entre­prise Ber­tels­mann et les médias M6 et RTL). Pour plus de détails, voir l’article de Mathilde Roche et Marie Thi­mon­nier : « Est-il vrai que ‘‘90% des grands médias appar­tiennent à neuf mil­liar­daires’’ ? », publié le 27 février 2022 sur le site Libé­ra­tion.

5. Maxime Friot, « Mettre en cause Vincent Bol­lo­ré ? Com­ment osez-vous ! », Acri­med, 3 mars 2021.

6. Alan Sokal, Jean Bric­mont, Impos­tures intel­lec­tuelles, Odile Jacob, 1997.

7. Voir la vidéo You­Tube « Cours 10 Épi­sode 2 – élé­ments de cri­tique des médias (2/4) » de la chaîne Hau­teurs UGA et datant du 21 novembre 2017.

8. Edward Her­man, Noam Chom­sky, La fabri­ca­tion du consen­te­ment : de la pro­pa­gande média­tique en démo­cra­tie, Agone, 2008.

9. Le Cor­teX, « Sophisme – La pente savon­neuse », Cor­tecs, 24 juin 2011.

11. « S’informer fatigue », Le Monde diplo­ma­tique, février 1996, page 1

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