Chaque semestre, je déconseille fortement aux étudiant·es d’aller faire des sondages. D’abord parce que c’est généralement peu probant pour un sujet type « zététique », sauf à évaluer le caractère répandu d’une idée reçue ou d’une légende. Ensuite, parce que c’est un métier. Et un métier qui demande du gros savoir-faire statistique.

Illustration avec un trépidant dossier…. La pédocriminalité « catholique » (wouwou !)

Avertissement : la pédocriminalité est un sujet qui m’intéresse fortement. Primo parce que j’en ai été victime (chance : brièvement et de façon non traumatisante). Secundo parce que la majorité des pédophiles documentés dans les travaux scientifiques ne le sont pas par choix. Un début de preuve en est le réseau d’auto-support de personnes pédophiles qui se soutiennent pour ne pas passer à l’acte, comme Virtuous pedophiles. Et je ne peux que constater qu’un·e pédophile ne saurait même pas à qui s’adresser pour de l’aide. Tertio, parce que j’ai des enfants, j’en connais plein, et je n’ai pas envie qu’il leur arrive des bricoles. Donc l’évaluation de toute solution non-psychanalytique au problème m’intéresse, dusse-t-elle être choquante : poupées infantiles, robots de substitution, etc. J’ai fait des ébauches d’encadrement de travaux sur ce genre de sujet. Merci à ces étudiant·es courageu·ses, d’ailleurs, car ce ne sont pas des sujets faciles, même dans un parcours de psychologie.

Ceci étant dit, j’ai lu hier, avec retard comme toujours pour éviter les emballements, l’article du Monde du 11 février 2022 signé Cécile Chambraud et titré « Église : Sauvé défend la rigueur de son rapport« . J’y lisais que le rapport de la CIASE, la commission indépendante sur les abus sexuels dans l’Église, présidée par Jean-Marc Sauvé, avait donné des chiffres estimant le nombre de personnes touchées par les violences sexuelles des prêtres depuis 1950, calculés à partir des données réelles obtenues par l’Ifop, dans une étude dirigée par l’INSERM à partir d’une sélection de panélistes issus d’un « Access panel » géré par l’entreprise Bilendi (ancienne Maximiles, cotée en Bourse : pourquoi ce choix ? N’y a-t-il pas moyen de prendre en interne des panels venant de ressources publiques, plutôt ? Je ne sais pas).

Les chiffres sont si effrayants que l’enfant que j’étais à 10 ans lors de la retraite spirituelle pour ma communion en tremble à rebours dans son aube : 330 000 personnes seraient concernées par des abus alors qu’elles étaient mineures, dont 216 000 par un prêtre ou un religieux.

Mais l’Académie catholique s’est plainte, disant que ces chiffres étaient biaisés et trop extrapolés

Étonnamment, les dirigeants de l’Académie catholique n’ont de compétence particulière ni en stat, ni en sondage, cela malgré la devise de leur Académie, « pour le rayonnement du savoir et de la foi », qui aurait dû les amener à mieux se documenter.

Mais en vertu de la Loi de Brandolini, qui veut que le temps passé à proférer une ânerie est infiniment moins long que celui consacré à la décortiquer, Sauvé a dû mobiliser une équipe de l’INSEE pour faire une contre-expertise sur le sondage. La réponse est ici, ce n’est pas très long, et c’est éclairant sur la façon dont le risque de biais est évalué, et les extrapolations faites.

Rapport d’expertise du groupe statistique constitué en réponse à la sollicitation de Jean-Marc Sauvé concernant l’enquête Inserm-Ifop
menée dans le cadre des
activités de la CIASE, par le groupe statistique d’Aliocha Accardo, Pascal Ardilly, Gwennaëlle Brilhault, Stéfan Lollivier et Guillaume Mordant. Janvier 2022 (télécharger ici).

Comme le dit Monsieur Sauvé, « L’Église, – et plus précisément les clercs – a le monopole de la vérité sur elle-même. L’Académie catholique n’accepte pas que l’Église ait confié cette mission à des laïcs« . Pourtant il me semble me rappeler que lorsque des plaintes remontaient, l’institution faisait la sourde oreille.

Au fond, cela me rappelle un peu le bon vieux temps de l’expertise du « suaire » de Turin, sauf qu’en 1988, l’Église catholique romaine se torchait avec le Carbone 14, alors que là, Dieu me tripote, c’est dans des centaines de milliers d’enfants.

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