Arnold ThotJ’ai écouté ce matin Brian Dunning dans Skeptoid #814 sur les Nazis et l’occultisme (ici, désolé c’est en anglais, mais le texte est disponible, il est possible de le traduire en ligne au besoin).

J’étais très curieux de ce qu’il allait dire, car j’aborde parfois moi-même ce point dans l’un de mes cours.
De manière concise, Dunning pointe un hoax fondamental : contrairement à ce que la plupart des médias et des romans racontent, le national-socialisme ne repose pas sur une base occultiste. Bien sûr, il y avait chez les Nazis des occultistes, comme le moine autrichien Adolf-Joseph Lanz alias von Liebenfels, ou Heinrich Himmler (dont j’ai déjà causé dans Pétrir Himmler comme une glaise molle) mais dans la même proportion que dans la population générale. Et si Hitler a piqué quelques symboles et personnages de la Thule-Gesellschaft, la société de Thulé, effectivement occultiste, lui-même n’était pas du tout occultiste, contrairement à ce qu’on peut entendre dans la bouche du Major Eaton dans Les aventuriers de l’Arche perdue (1981). Au mieux il tripait le pangermanisme et écoutait trop fort Wagner.

Le rocambolesque musée de Glozel.

 

Et la célèbre Ahnenherbe alors ?
L’Ahnenerbe Forschungs und Lehrgemeinschaft, société pour la recherche et l’enseignement sur l’héritage ancestral, avait un programme qui n’était pas tant occultiste qu’aryaniste, avec l’objectif de prouver la supériorité raciale aryenne sur les « races » supposées inférieures. C’est d’ailleurs à cause de (ou grâce à ? Raisonner de manière panglossienne a toujours un petit côté réconfortant) l’Ahnenherbe que les Nazis firent feu de tout bois et recherchèrent des traces d’écriture anciennes non sémites, ce qui les amènera à explorer les fameuses écritures exhumées par le légendaire Émile Fradin et son père, dans le champ des morts, hameau de Glozel, à Ferrières-sur-Sichon, dans l’Allier (avec quelques membres de l’Observatoire zététique, j’ai visité le musée de Glozel et foulé la vallée des morts, en 2006 si j’ai bonne mémoire, je suis sûr qu’on doit avoir des photos de cette équipée sauvage) et surtout donnèrent un énorme coup de pouce à la professionnalisation de l’archéologie en France – thèse développée par le conservateur Laurent Olivier dans son « Nos ancêtres les Germains, les archéologues au service du nazisme » (Taillandier, 2012) et qui fit grincer quelques dents à sa sortie.

Bref, j’étais content de voir exhumé :

  • le fait que l’une des plus grosses chambres d’écho de cette rumeur provient d’auteurs… français ! Louis Pauwels et Jacques Bergier, dans Le Matin des magiciens (1960). Je crois qu’il y a peu de livres qui ont autant fait de dégâts intellectuels que celui-là (ex-æquo peut être avec ceux d’Erich Von Däniken et « Le troisième oeil » de Lobsang Rampa alias Cyril Henry Hoskins, le faux moine faux tibétain faux initié).
  • le vieux livre The Occult Roots of Nazism: Secret Aryan Cults and their Influence on Nazi Ideology, de Nicholas Goodrick-Clarke, professeur d’histoire de l’ésotérisme à l’Université d’Exeter, traduit et réédité en 2010 chez Camion Noir, et dont le titre est trompeur puisqu’il défend la thèse de l’absence de telles racines. J’ai lu (survolé, plutôt :-() ce livre il y a longtemps, et dans une édition plus ancienne. Et je découvre que Goodrick-Clarke est mort vachement tôt, en 2012, sniff.

  • Et quitte à être doublement triste, l’acteur texan William Hootkins, qui a joué le Major Eaton, a lui aussi été emporté à 57 ans d’un cancer du pancréas en 2005. On pourrait appeler ça pleurer à rebours.

Bilan, je ne dis pas de bêtises majeures sur ce point dans mon cours, mais je trouve que je devrais être plus précis. Et comme les vieux profs chiants en veste côtelée sentant la naphtaline, je donne des devoirs.

Définitions : pour comprendre la différence en occultisme, ésotérisme, je recommande les trois épisodes de Shadow Ombre sur le Nouvel Âge, épisodes 472, 473 et 477 du balado Scepticisme scientifique.

Mise en contexte : « entre occultisme et nazisme » a navigué un courant bien particulier, l’anthroposophie de Rudolf Steiner (clin d’œil à Between Occultism and Nazism: Anthroposophy and the Politics of Race in the Fascist Era, livre essentiel de Peter Staudenmaier, 2014, tiré de la thèse de 2010 qui a presque le même nom et qui fait, tenez-vous bien, 800 pages, on peut la télécharger ici, moi je l’avais même imprimée pour la lire, et je l’ai lue, en plusieurs mois). J’en cause brièvement dans ma préface au livre de Grégoire Perra et Élisabeth Feytit sur l’anthroposophie si vous êtes pressé·e ( ; je recommande d’ailleurs chaudement les six épisodes consacrés à Grégoire). De façon fort étrange, des médias comme Le Monde continuent à promouvoir tranquillement l’anthroposophie et l’héritage pseudoscientifique et pseudo-philosophique steinerien, comme dans la fameuse série de pleines pages bien moisies de l’été 2021, Rudolf Steiner, penseur alternatif.

 

Addendum : sur les réseaux sociaux, on m’a indiqué quelques références de plus. Attention, je ne les ai pas (encore) lues

  • Johann Chapoutot, La Loi du sang. Penser et agir en nazi, 2014 (Poche, 2020) (merci Philippe Maître)
  • Johann Chapoutot, Le National-socialisme et l’Antiquité, 2008 (PUF 2012) (merci Philippe Maître)
  • Stéphane Francois, l’occultisme nazi, CNRS éditions, 2020 (préface de Johann Chapoutot, qui est décidémment partout) (Merci Thomas Dubois & Julien Texier)
  • Stéphane François et Johann Chapoutot sur Europe 1 en 2019, émission « Nazi et ésotérisme » (merci Claire Druez)

 

 

 

3 réponses

  1. Crise en Thème dit :

    En visite à l’improviste lors d’une énième insomnie, je repars avec des podcasts, de la lecture, et une nuance sur ce que je croyais savoir sur l’occultisme des nazis. Excellent.

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