Petit retour sur la Tronche en live « la zététique est-elle en train de réinventer l’eau chaude ? » du 22 avril 2022

 

Comme je l’ai dit par ci par là, j’avais accepté la discussion sur la zététique du passé, qu’on tend à oublier. Certaines questions venues ensuite méritaient plus de préparation, et surtout des gens plus compétents, en particulier sur la critique des réseaux sociaux. Thomas m’ayant demandé mon avis sur un autre intervenant potentiel qui serait déjà sur place aux Rencontres de l’esprit critique de Toulouse, j’ai suggéré Jean-Michel Abrassart, du Comité Para, qui est un « ancien » du milieu et n’est pas complaisant.
Je n’ai pas ré-écouté la vidéo, mais voici quelques points sur lesquels on m’a demandé des éclaircissements.

 

Sur la structure « capitalistique » des revues scientifiques

J’ai écrit à ce sujet il y a quelques mois (et je l’avais fait déjà, dans le Monde diplomatique il y a 10 ans).

Une seule hirondelle ne fait pas le printemps académique – pré-print d’ »Études publiques, éditeurs privés », dans Manière de Voir/Monde diplomatique

 

Sur les références bibliographiques citées

Je ne sais plus le détail, mais dans le doute, voici des références incontournables que j’avais notées pour qui veut avoir de quelques références sceptiques anciennes à se mettre sous la dent.

 

Sur la théorie de l’évolution

Al Jahiz, le livre des animaux Kitāb al-hayawān, L’harmattan, 2015

Thomas H. Huxley, Les Sciences naturelles et les problèmes qu’elles font surgir, 1877

Sur le placebo

Qusṭā ibn Lūqā (Xe s.), De physicis ligaturis ou De incantatione

Ambroise Paré, Discours d’Ambroise Paré : à savoir, De la mumie, De la licorne, Des venins, De la peste. Avec une table des plus notables matières contenues esdits discours, (vers 1550) Discours de la momie et de la licorne, Le promeneur, 2011

Sur la pensée critique

Diagoras de Mélos

Hypathie (traces)

Pierre Lebrun. Histoire critique des superstitions, G. Behourt, 1702

Le curé Meslier, Testament, vers 1730, Édition complète de 1864 par Rudolf Charles

David Hume, Enquête sur l’entendement humain, 1748

Denis Diderot, La religieuse, 1796

De Voltaire, Candide ou l’optimisme, 1759

Baily JS. Rapport des commissaires chargés par le roi de l’examen du magnétisme animal, Imprimé par ordre du Roi, 1784.

Jean Rostand, Pensées d’un biologiste, 1939

Paul Couderc, L’Astrologie, Que sais-je, 1951

Marcel Böll, L’occultisme devant la science, 1950

Bertrand Russell, Pourquoi je ne suis pas chrétien, 1927

Paul Nizan, Les chiens de garde, 1932

Basavad Premanand (toute l’œuvre)

Les livres de James Alcock, Ray Hyman, James Randi, Martin Gardner, Paul Kurtz

Normand Baillargeon, La lueur d’une bougie, citoyenneté et pensée critique, FIDES, 2001

Illusions et trucages

Jean-Eugène Robert-Houdin, Magie et physique amusante, 1877

David Brewster, Nouveau manuel de magie naturelle amusante, Librairie encyclopédique de Roret, Paris 1839

Paul Heuzé, Fakirs, fumisteries et Cie, 1926

Michel-Eugène Chevreul, De la baguette divinatoire, pendule explorateur, tables tournantes du point de vue de l’histoire, de la critique et de la méthode expérimentale, 1854

Tout un tas d’autres références sont à disposition dans H. Broch, Au cœur de l’extraordinaire, pp 345-386

Enfin il me semble que la référence du livre de Camille Saint-Saëns donnée par Vled Tapas est « Problèmes et mystères » (1894) , réédité en 1922 chez Flammarion avec le titre « Divagations sérieuses : Problèmes et mystères ».

 

Sur les réseaux sociaux

On m’a fait remarquer que je devrais avoir un avis sur la question, étant utilisateur.

Le hic, c’est que

  • j’ai refusé pour des raisons éthiques les RS jusqu’en mars 2020, mais ça devenait intenable pour ma pratique professionnelle.
  • Je ne sais pas très bien m’en servir.
  • Je me contente de dupliquer mes travaux sur Twitter, Facebook, et Instagram (ce dernier est un pari fait avec quelques étudiant·es, mais je ne crois guère à la portée critique que ça peut avoir) et de répondre au courrier. Je suis très peu le reste, par manque de temps.
  • En être usager ne me donne pas une expertise sur le sujet. Disons que je suis rétif, et j’emprunte ma critique à des ouvrages spécialisés, et  des documentaires comme « The social Dilemma » (derrière nos écrans de fumée ») de Jeff Orlowski (2020).

 

Sur l’épistémologie « récente » des sciences sociales

Je fait référence au travail « Science de la science et réflexivité », de Pierre Bourdieu (2001), qui tend à montrer que plus une science est bien assise méthodologiquement, moins elle peut être dévoyée. Or les SHS (sciences humaines et sociales) se sont universitarisées récemment – sociologie, anthropologie, psychologie, etc. Mais en y réfléchissant, et avec le concours de quelques personnes sur les réseaux sociaux, je pense que je ne suis pas précis, et cela doublement. D’abord parce que des tentatives de théorisations des sciences humaines, on en trouve au moins dès Aristote. Ensuite parce que l’épistémologie des sciences « expérimentales »/ »naturelles », elle aussi a tardé à bien s’asseoir (Popper, Kuhn, Lakatos, Feyerabend, Quine, c’est finalement assez récent).

 

Sur des sciences biologiques dévoyées à gauche ou à droite.

Trofim Denissovitch Lyssenko

Trofim Denissovitch Lyssenko

J’ai tout de suite pensé à Trofim Denissovitch Lyssenko, pseudo-agronome stalinien qui a non seulement nuit à l’agriculture soviétique avec sa technique de vernalisation, mais en outre à voué au goulag des généticiens, dont la discipline était considérée comme capitaliste/bourgeoise. Mais comme me le faisait remarquer Gaël Violet et quelques autres, c' »est un exemple un peu facile et daté, qui plus est assez peu critique de « notre » camp. J’aurais pu prendre des exemples de sociobiologie, par exemple. C’est vrai. On me faisait remarquer également que j’ai rejeté le problème de la politisation de la génétique à il y a un siècle, alors qu’effectivement, il y a des exemples plus récents.

 

Sur l’anthropologie dévoyée à gauche ou à droite

Je ne sais plus exactement ce que j’ai dit, et je fais peut être erreur, mais voici ce que je voulais pointer (je prends les propos qui suivent dans une discussion de la semaine passée sur Twitter avec l’anthropologue Poisson Soluble @bierre_pourdieu.

De ce que je sais, l’anthropologie a des prémisses lointaines, mais je date la naissance chez Cuvier, par ex, c’est très racialiste, antropométrique, et répond à une ordination des races (ce que je range à l’arrache à « droite »). Puis ça partira vers l’orthogénisme et l’eugénisme, le spencerisme (mal appelé « darwinisme » social) qui bien que défendu par certains progressistes à l’époque, est consubstantiellement conservateur. L’anthropologie de gauche, je pensais à celle qui critique le colonialisme, l’anthropologie des femmes, du genre, Graeber et l’anthropologie anarchiste. J’avais compris (dans Bourdieu, Science de la science et réflexivité, si j’ai bonne mémoire). que la récence de formalisation d’une discipline (comme physio, kiné, archéologie, socio, anthropo, psycho et même neuro – cette liste est de moi, pas de Bourdieu) lui donnait plus de prise aux vents politiques à ses débuts. Mais peut-être est-ce une mauvaise analyse. Détrompez-moi. C’est en tout cas ce que je voulais indiquer dans ce passage.

Poisson soluble me répondait :

« J’émettrais quand même un bémol, je pense en effet que la qualification de droite/gauche reste un peu trop imprécise. Par exemple, l’évolutionnisme en anthropologie sociale, ne mériterait pas le qualificatif de droite, et ce serait un peu chronocentré que de le penser, Puisque pour un Morgan ou Frazer le monogénisme de l’humanité est déjà un fait, ils sont par contre persuadé qu’il existe des stades, mais de cultures à proprement parlée, c’était un consensus à l’époque, et les sciences à ce moment là étaient toutes évolutionnistes.On ne peut pas pour autant qualifier à mon sens de « droite » cette idée. Par contre il est vrai que Darwin, et le concept de « progrès » des lumières vont ouvrir des portes aux théories conservatrices de l’époque, avec Spencer et son « darwinisme social », mais je ne pense pas, à mon souvenir, avoir appris qu’il ait fait consensus au sein de la communauté des chercheurs en anthropologie de son temps. Pour ce qui est de l’anthropologie anarchiste, même si Graeber ne s’est jamais caché de ses sympathies, on reste sur un courant qui étudie avant tout ce que nous pourrions le plus rapprocher de sociétés dites « anarchistes » selon des critères occidentaux…On y étudie les sociétés acéphales, sans chefferie donc, ou les modes d’organisation politique qui se rapprocheraient de l’anarchisme selon notre conception. Après voilà, on reste sur un courant dont l’intérêt est d’étudier ces sociétés, avec recul, Sans prendre parti pour l’idéologie anarchiste en tant que chercheur, c’est pour ça que le qualifier de gauche, est à mon sens un abus de langage, et c’est un soucis, parce qu’on va se retrouver avec des gens qui vont croire que l’anthropologie ne tient qu’à des positionnements idéologiques et qu’elle est en fait incapable d’avoir un regard un tant soit peu décentré, d’autres diront « objectif », mais je ne crois pas en ça de toute manière.

 

Mon T-shirt

On me l’a demandé plusieurs fois. C’est le crâne du fossile Arago 21 de Tautavel

Merci à la Tronche en biais, merci aux internautes qui m’ont fait des remarques, merci à Willy Lafran et son équipe pour l’organisation de ces journées.

1 réponse

  1. Héllo !

    MERCI (beaucoup) pour ces références (tant attendues et même réclamées en commentaires sur YT)…

    Maintenant, au boulot, avec tout ce qui est déjà sur la pile des œuvres à lire…

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