Lae­ti­tia Guillaume observe nos débats en sou­riant en coin

Quand on a des doutes, autant deman­der aux gens qui savent.

J’ai prié mon amie psy­cho­logue cli­ni­cienne Laë­ti­tia Guillaume de m’é­clai­rer sur ce qui plante sou­vent dans la majo­ri­té des dis­cus­sions et débats. Voi­là com­ment elle a illus­tré sa réponse.

 

 

En quoi la psy­cho­lo­gie moderne peut-elle nous ser­vir dans nos dans nos débats d’i­dées ?

Vous êtes cor­dia­le­ment accou­dé au café du coin avec une vague connais­sance, vous par­lez météo. Consen­sus, il fait beau et c’est agréable.

La conver­sa­tion s’oriente natu­rel­le­ment vers la ques­tion du chan­ge­ment cli­ma­tique.
Vous expri­mez une inquié­tude com­mune. Il évoque l’injustice de ne pou­voir agir, la para­ly­sie des pou­voirs publics. Il est triste et inquiet de voir le monde cou­rir à sa perte.

Pris d’une géné­reuse envie d’aider, vous évo­quez avec entrain toute la marge de manœuvre dont on dis­pose pour chan­ger les choses. L’envie de l’embarquer gran­dit au fur et à mesure que vous êtes gal­va­ni­sé par votre espoir de chan­ger le cours des choses et vous lan­cez : « tiens, tu pour­rais t’y mettre concrè­te­ment et par­ti­ci­per à l’effort col­lec­tif ? ». Vous sen­tez un flot­te­ment, votre inter­lo­cu­teur regarde dans le vide, il semble muse­lé par l’impuissance. Un peu cris­pé, il tente labo­rieu­se­ment de se jus­ti­fier : « C’est pas si simple / je ne peux pas dans ma situa­tion / ça ne ferait aucune dif­fé­rence ».

Pour vous cela ne fait aucun doute, il manque juste de connais­sances sur les impacts de ses choix indi­vi­duels, c’est la rai­son pour laquelle il ne change pas ses habi­tudes. Une seule solu­tion, lui mon­trer avec bien­veillance com­ment ses biais de rai­son­ne­ment érigent des bar­rières entre lui et sa volon­té.

Vous expli­quez en quoi c’est simple, en quoi la peur de l’inconfort nous aveugle alors que le chan­ge­ment est à por­tée de main. Vous infor­mez sur ces pen­sées limi­tantes, qui main­tiennent de la cohé­rence avec un choix pas­sif. Vous concluez sur l’impact de l’individualisme capi­ta­liste comme l’idéologie meur­trière de notre siècle.

Contre toute attente, le malaise est de plus en plus pal­pable. Le café cor­dial semble s’être chan­gé en ter­rain miné. Il regarde par­tout sauf vous, pour trou­ver une issue de secours.

Que s’est-il pas­sé ? Qu’est-ce que vous avez raté ? Tout sem­blait favo­rable. Vous aviez une opi­nion com­mune, il sem­blait cher­cher de l’élan, vous en aviez à revendre.

Sans le vou­loir, vous êtes deve­nu pour lui l’équivalent de la pho­to de pré­ven­tion sani­taire sur les paquets de ciga­rettes. Ce qui pour­rait sem­bler malin dans cette pho­to, c’est qu’elle pro­voque de l’anxiété. Du point de vue des concep­teurs de ce mes­sage, elle marche. Les consom­ma­teurs sont confron­tés de plein fouet aux risques qu’ils connaissent et redoutent : tom­ber gra­ve­ment malade à long terme. En ache­tant le paquet, ils ne peuvent plus igno­rer cette peur. Cela devrait finir par les décou­ra­ger. (C’est ce qu’on appelle en psy­cho­lo­gie com­por­te­men­tale une consé­quence puni­tive).

Sauf que les concep­teurs du mes­sage ont omis un détail pri­mor­dial sur le cer­veau de l’être humain. Face à des émo­tions aver­sives, nous sommes entraî­nés à nous échap­per.
Pas­sés les pre­miers contacts désa­gréables avec les images anxio­gènes, nous finis­sons par évi­ter de façon qua­si réflexe les sti­mu­la­tions qui les pro­voquent, si bien qu’au bout d’un moment, on ne les voit plus du tout. Sur le plan de la peur, ça fait donc effet, un temps. Mais sur le plan du décou­ra­ge­ment, ça échoue.

Ce que le gou­ver­ne­ment et les com­mu­ni­cants n’ont pas com­pris, c’est que face à une menace, notre réflexe n’est pas de modi­fier nos com­por­te­ments mais de fuir.

C’est le point sur lequel vous avez man­qué de vigi­lance avec votre inter­lo­cu­teur au bar et ce mal­gré toutes vos bonnes inten­tions. Vous vou­liez qu’il agisse dif­fé­rem­ment, vous avez pro­vo­qué des émo­tions désa­gréables qui l’ont fait se détour­ner de vous.

Mais alors com­ment faire pour aider quelqu’un qui semble le sou­hai­ter, à modi­fier ses com­por­te­ments ?

Lorsqu’un com­por­te­ment se main­tient chez une per­sonne, même un com­por­te­ment qui peut être non sou­hai­té par cette per­sonne, c’est que la consé­quence qui suit ce com­por­te­ment apporte quelque chose de béné­fique. Ce béné­fice peut être de deux ordres. Soit il per­met d’être sou­la­gé de quelque chose de désa­gréable ou non sou­hai­té, soit il apporte une émo­tion agréable sou­hai­tée (c’est ce qu’on appelle en psy­cho­lo­gie com­por­te­men­tale une consé­quence ren­for­çante).

Ain­si, évi­ter de regar­der les pho­tos sur les paquets de ciga­rettes est un com­por­te­ment qui va se main­te­nir dans le temps puisqu’il apporte le sou­la­ge­ment de ne pas res­sen­tir la peur. Fumer une ciga­rette, en revanche, peut être un com­por­te­ment qui se main­tient dans le temps, même s’il n’existe pas ou plus d’effet bio­lo­gique de la sub­stance sur le cer­veau et que la per­sonne sou­haite ces­ser ce com­por­te­ment, pour la simple rai­son que fumer apporte une émo­tion de sou­la­ge­ment dans cer­tains contextes émo­tion­nels désa­gréables. (C’est ce qu’on appelle en psy­cho­lo­gie une addic­tion com­por­te­men­tale).

De la même façon, évi­ter de se confron­ter aux dis­cus­sions anxio­gènes sur le chan­ge­ment cli­ma­tique apporte le sou­la­ge­ment des émo­tions res­sen­ties d’impuissance, de culpa­bi­li­té, de peur, etc. Notre recherche natu­relle de sou­la­ge­ment et d’échappement face à des émo­tions aver­sives explique que nous pou­vons adop­ter et main­te­nir des com­por­te­ments qui ne nous rendent pas for­cé­ment ser­vice à long terme.

Heu­reu­se­ment, si un com­por­te­ment est sui­vi d’une émo­tion agréable et sou­hai­tée, il a plus de chance de se pro­duire et de se main­te­nir. Cette émo­tion agréable peut venir d’une récom­pense exté­rieure, comme les féli­ci­ta­tions, la fier­té de notre envi­ron­ne­ment social ou encore un objet concret qui nous pro­cure du plai­sir ou de la joie. Si à chaque fois que je renonce à fumer une ciga­rette, je mange mon bis­cuit pré­fé­ré et qu’en plus tous mes col­lègues de tra­vail me font une ola, j’aurai envie de repro­duire ce même com­por­te­ment plus sou­vent. Si je gagne des cadeaux ou cré­dits car je consomme peu d’eau en faveur de l’environnement, j’aurai envie de le faire davan­tage, si tant est que je sois dans une situa­tion où le cré­dit m’intéresse.

Un autre type de récom­pense, plus acces­sible et plus puis­sant, existe éga­le­ment chez l’être humain : la récom­pense sym­bo­lique.

Si, par exemple, je fais quelque chose qui, je l’estime, fait de moi « une bonne per­sonne », cela va déclen­cher des émo­tions sem­blables voire supé­rieures à si je reçois une médaille ou que je suis applau­di. Le récit sym­bo­lique que nous construi­sons sur les choses qui nous entourent a énor­mé­ment d’influence sur nos choix com­por­te­men­taux. Ces défi­ni­tions internes que nous avons sur nous, le monde et les autres prennent leurs racines dans notre his­toire de vie et agissent comme des motifs ou des consé­quences puis­santes en lien avec nos com­por­te­ments. Bien sûr, nous avons tous une défi­ni­tion per­son­nelle de ce qu’est « une bonne per­sonne ». Cette défi­ni­tion dépend de ce qui compte à nos yeux, de ce qui a le plus d’importance pour nous dans la vie, des aspects pour les­quels nous avons de l’estime chez les autres.

Si nous pou­vons construire un récit du type « Lorsque je fais ceci, j’incarne ce qu’il y a de plus pré­cieux à mes yeux », alors ce que nous fai­sons est récom­pen­sé inté­rieu­re­ment et nous aurons de bonnes rai­sons de conti­nuer à le faire.

Reve­nons à votre com­pa­gnon de café. Ce qui compte, ce n’est pas la bien­veillance avec laquelle vous allez pré­sen­ter les choses, ni le niveau suf­fi­sant d’information que vous allez don­ner. Dans notre exemple, cela n’engendre ni de la confiance en sa capa­ci­té à chan­ger, ni un sen­ti­ment de contrôle pour le faire, mais para­doxa­le­ment tout l’inverse.

Ce qui compte vrai­ment, c’est que la per­sonne par­vienne à se connec­ter à ce qui lui sert de moteur interne : ses valeurs per­son­nelles et les prin­cipes qu’elle sou­haite incar­ner.

Pour les décou­vrir, vous pou­vez inter­ro­ger cette per­sonne sur les rai­sons pour les­quelles cela l’embête de ne pou­voir faire dif­fé­rem­ment et en quoi ce serait impor­tant à ses yeux d’agir autre­ment. Vous per­met­tez ain­si à votre inter­lo­cu­teur de se mettre en lien lan­ga­gier (car il y pense et le dit) avec les récom­penses sym­bo­liques de ses choix com­por­te­men­taux.

En les convo­quant cog­ni­ti­ve­ment, il se passe quelque chose d’un peu magique : ces récom­penses deviennent presque des objets visibles devant nos yeux et les émo­tions qu’elles sont cen­sées évo­quer émergent en nous. Tout ça, rien qu’en en par­lant ! (C’est ce qu’on appelle en psy­cho­lo­gie du lan­gage et de la cog­ni­tion le trans­fert des fonc­tions psy­cho­lo­giques au moyen des rela­tions sym­bo­liques).

Une fois les émo­tions agréables et récom­penses sym­bo­liques pal­pables, il va se pro­duire un phé­no­mène inverse à celui de l’évitement : l’approche. On va avoir l’envie, l’élan et la moti­va­tion de faire des choses qui nous amènent à res­sen­tir encore plus ces émo­tions agréables.

Si votre bon­homme vous dit, à titre d’illustration, qu’il aurait l’impression que son exis­tence aurait du sens s’il per­met­tait à ses petits-enfants de res­sen­tir son insou­ciance per­due lorsqu’un papillon se posait sur son nez, sans pen­ser à l’extinction des espèces, alors vous avez de la matière. Faites-lui remar­quer qu’en s’engageant, par exemple, dans une asso­cia­tion de défense de l’environnement, il se rap­proche du grand-père qu’il veut vrai­ment être. Qu’au moment de pas­ser la porte de cette asso­cia­tion pour la pre­mière fois, il pour­ra presque sen­tir, d’une cer­taine façon, les fines pattes d’un papillon se poser sur son nez, le temps d’un bat­te­ment d’ailes.

Vous avez beau­coup plus de chances ain­si d’aider cette per­sonne à déployer un com­por­te­ment vers lequel elle sou­haite tendre et sus­cep­tible de lui appor­ter de l’épanouissement à long terme.

Grâce aux extra­or­di­naires et éton­nants pou­voirs de notre lan­gage, nous pou­vons accom­plir des choses qui demandent des efforts, du cou­rage, qui nous font vivre de l’inconfort, car nous sommes capables de sen­tir, en même temps que toutes ces choses dif­fi­ciles, la dou­ceur d’un papillon qui se pose sur notre nez.

Réfé­rences biblio­gra­phiques

  • Baker, T. B., Piper, M. E., McCar­thy, D. E., Majes­kie, M. R., & Fiore, M. C. (2004). Addic­tion moti­va­tion refor­mu­la­ted : An affec­tive pro­ces­sing model of nega­tive rein­for­ce­ment. Psy­cho­lo­gi­cal Review, 111(1), 33–51.
  • Dou­gher, M. J., Hamil­ton, D. A., Fink, B. C., & Har­ring­ton, J. (2007). Trans­for­ma­tion of the dis­cri­mi­na­tive and eli­ci­ting func­tions of gene­ra­li­zed rela­tio­nal sti­mu­li. Jour­nal of the Expe­ri­men­tal Ana­ly­sis of Beha­vior, 88(2), 179–197.
  • Hayes, S.C., Barnes-Holmes, D., & Roche, B. (Eds.). (2001). Rela­tio­nal frame theo­ry : a post-Skin­ne­rian account of human lan­guage and cog­ni­tion. New York : Ple­num Press.
  • Hayes, S. C., Wil­son, K. G., Gif­ford, E. V., Fol­lette, V. M., & Stro­sahl, K. (1996). Expe­rien­tial avoi­dance and beha­vio­ral disor­ders. Jour­nal of Consul­ting and Cli­ni­cal Psy­cho­lo­gy, 64(6), 1152–1168.
  • Skin­ner, B. F. (1938). The Beha­vior of orga­nisms : An expe­ri­men­tal ana­ly­sis. New York : Apple­ton-Cen­tu­ry.

5 réponses

  1. Pour des recherches scien­ti­fiques sur les com­por­te­ments d’évitement pto­blé­ma­tiques et la façon de les sur­mon­ter :
    https://www.afis.org/Pourquoi-il-faut-parfois-tolerer-des-emotions-penibles

  2. Rod Thauvin dit :

    Salut Richard.

    Un post très inté­res­sant. Mer­ci.
    Je suis assez cer­tain d’a­voir une mau­vaise approche dans mes débats d’i­dées. Je suis tout aus­si cer­tain de n’être pas le seul, mais je suis fran­che­ment ennuyé de consta­ter que tout débat d’i­dée se trans­forme en conflit, même plus ou moins cor­dial, dès que l’on sent un désac­cord. Même quand on tente de remon­ter sur la base sur laquelle nous sommes d’ac­cord. Cela semble n’être qu’une perte de temps sté­rile, car un désac­cord esca­lade presque tou­jours. Et ayant une per­son­na­li­té un peu « cash » (que j’es­saye d’a­dou­cir), j’ai sans doute une grande part là dedans.

    J’ai actuel­le­ment une dis­cus­sion en cours, je voir com­ment je peux mettre en œuvre cette approche. Ça ne me semble pas si simple non plus, au quo­ti­dien, d’y pen­ser, de le for­mu­ler cor­rec­te­ment, etc. Prendre le temps de la réflexion avant de par­ler peut aider. Je sup­pose que ce « trans­fert des fonc­tions psy­cho­lo­giques au moyen des rela­tions sym­bo­liques », au tra­vers des fonc­tions lan­ga­gières, est mobi­li­sé par écrit aus­si, même si peut-être avec moins de force ?

    Mer­ci pour ce post (je vais aus­si lire le lien de Jacques ci-des­sus).
    Bonne jour­née à toi.

    • Salut Rod, si tu y par­viens (ce dont je ne doute pas) tu nous racon­te­ras ?

      • Rod Thauvin dit :

        Bon, j’ai essayé, il est par­ti en diver­sions. J’ai essayé par deux fois, et puis après je suis ren­tré mal­gré moi dans sa diver­sion, mais ça m’a un peu aga­cé, sans doute car j’étais frus­tré de ne pas arri­ver arri­ver à l’a­me­ner là ou je vou­lais. Je rées­saye­rais mieux plus tard. C’est pas simple les rela­tions entre mor­tels… 😉

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *